(21 septembre 2012) Le cas particulier de la Guyane, « port spatial européen »

Par le Commissaire Romain Petit ***

Rentré récemment de Guyane, le Commissaire Petit a suivi de près les réformes de soutien en cours et l’instauration d’un Groupement de soutien de la base de défense dans ce département d’outre-mer un peu singulier. Les forces armées de Guyane ont la particularité d’être en opération permanente vivant au rythme des tirs spatiaux et des exercices de défense aérienne. Assurer le soutien d’un port d’accès spatial et de forces armées ne pouvant souffrir aucune rupture d’approvisionnement à des milliers de kilomètres de la métropole n’est pas un défi de petite taille, ainsi que l’explique l’article ci-dessous (une version de cet article a été publiée dans  notre revue  Soutien Logistique Défense).

Située à plus de sept mille kilomètres de l’hexagone, la Guyane accueille en son vaste territoire plus de trois mille militaires, forces de gendarmerie comprises, pour une population globale estimée à deux cent vingt mille personnes. Déployées sur un territoire de quatre-vingt quatre mille km2, les forces armées en Guyane (FAG) sont responsables de la protection du centre spatial guyanais (CSG) – avec notamment l’arrivée des lanceurs Vega et Soyouz – , de la lutte contre l’orpaillage clandestin dans le cadre de l’opération Harpie et de la lutte contre la pêche illicite au sein de la zone économique exclusive située au large des côtes guyanaises.

En parallèle de cette actualité opérationnelle importante, les FAG, à l’instar de l’ensemble du ministère de la défense et des anciens combattants (Mindac), connaissent une réforme structurelle sans équivalent depuis la fin de la guerre de 1870. Cette réforme entamée avec la suspension effective de la conscription en 2001[1] entre dans une nouvelle ère avec la réorganisation des services du soutien au sein des armées, illustrée notamment par la création du commandement interarmées du soutien (COMIAS) et du service du commissariat des armées (SCA).

L’impact de ces réformes a impliqué une modification en profondeur du mode de fonctionnement des unités ayant pour vocation de soutenir l’activité opérationnelle permanente des forces de souveraineté déployées en Guyane. Cette modification ne peut être appréhendée dans sa ténuité sans que ne soient présentées les spécificités de la société et de l’environnement guyanais, ainsi que les particularités des missions confiées au FAG.

La Guyane, une fracture sociale réelle

Occupée pour plus de quatre-vingt dix pour cent de sa superficie par la forêt amazonienne, la densité de la Guyane est de deux personnes au Km2. On estime que plus de trente mille personnes seraient en situation irrégulière sur le territoire, dont plus de dix mille orpailleurs clandestins. La question de l’orpaillage clandestin est un véritable fléau pour la Guyane.

Avec quarante cinq pour cent de sa population âgée de moins de vingt ans et un indice de fécondité de 3,5 (le plus fort du sous-continent), la Guyane est un Département d’outre mer qui connaîtra inévitablement une augmentation conséquente de sa démographie dans la décennie à venir. Au niveau économique, la Guyane, en tant que dernier territoire européen du sous-continent sud américain, est reliée à Paris, mais demeure isolée de ses proches voisins (la Guyane n’est pas membre d’organisations régionales telles que le Mercosur  – marché commun du sud – ou l’UNASUR – Union des nations sud-américaines – ). Ce DOM souffre donc d’isolement et d’une fracture sociale réelle avec d’un côté, un phénomène de sur-rémunération et de l’autre, un taux record de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Plus de trois mille enfants sont non scolarisés, tandis que près de soixante pour cent des jeunes quittent le système éducatif sans diplôme. La Guyane est par ailleurs une terre marquée par un très fort brassage ethnique et communautaire, où l’on parle plus de dix langues régionales et de nombreuses langues étrangères, ce qui implique que l’appartenance à la communauté nationale est parfois une notion lointaine. Française depuis 1676, si l’on excepte la parenthèse portugaise de 1809-1817, la Guyane est une terre riche d’histoires complexes qui mettent bien souvent la République Française face à ses contradictions. La colonisation, l’esclavage, le marronnage et le bagne sont autant d’épisodes douloureux qui ont constitué l’histoire du peuple guyanais et son identité. C’est en 1946 que la Guyane est devenue un département d’outre-mer.

Enfin, il convient de noter que l’activité économique générée par le centre spatial guyanais (CSG) est sans équivalent au sein de ce DOM. Qu’on en juge seulement par quelques chiffres : quinze pour cent du PIB de la Guyane provient de l’industrie spatiale  et quelques mille cint cent salariés permanents travaillent sur le site du CSG. Avec la construction du site Soyouz, le CSG a compté jusqu’à six cent salariés supplémentaires. L’INSEE estimait ainsi en 2010 que neuf mille emplois, soit qionze pour cent de la population active, sont induits par le spatial au sein des entreprises guyanaises. Entre les fournisseurs, les sous-traitants et les prestataires de service, ce sont quatre-vingt cinq entreprises de Guyane qui sont liées au spatial.

La BA 367 : des missions rythmées par les tirs spatiaux et les exercices de défense aérienne

Si la sécurité interne du CSG relève du CNES, la sécurité externe de la base spatiale relève quant à elle du Préfet de région et des FAG. Lors de chaque tir, c’est un déploiement de moyens et de forces interarmées qui se met en place. Ainsi, de nombreux acteurs interviennent dans la protection du CSG parmi lesquels le 3ième REI de Kourou, la base navale de Degrad des cannes, quatre-vingt gendarmes mobiles de l’escadron alpha mis pour partie pour emploi au niveau de l’aire spéciale de surveillance du CSG de Kourou et la base aérienne 367 de Rochambeau. C’est donc un dispositif global interarmées associant la gendarmerie et l’ensemble des composantes des FAG qui œuvre pour la préservation d’une activité sensible qui se doit d’être protégée face aux risques, que ces derniers relèvent de l’espionnage industriel ou de l’acte hostile caractérisé.

«C’est donc un dispositif global interarmées associant la gendarmerie et l’ensemble des composantes des FAG qui œuvre pour la préservation d’une activité sensible qui se doit d’être protégée face aux risques (…).»

Intégrant ces éléments, la mission de la base aérienne 367 a connu de profonds bouleversements afin de pleinement répondre à son contrat opérationnel : ce dernier inclue le soutien opérationnel (appui feu ; reconnaissance ; hélitreuillage et dépose en corde lisse) et logistique (transport de troupes et de matériel) dans le cadre de l’opération Harpie et les missions de service public (évacuation sanitaire), mais consiste principalement à mettre en œuvre le volet défense aérienne de la mission Titan, nom donné à la mission de protection du CSG au sein des FAG.

Force est de constater que sans port d’accès à l’espace, ni la France, ni l’Europe ne disposeraient d’une autonomie en termes de capacités spatiales militaires. Dès lors, la BA 367 se voit confier la protection aérienne d’un site essentiel non seulement pour notre économie, mais aussi pour notre souveraineté. De facto, l’armée de l’air joue un rôle tout à fait singulier dans la protection du CSG via la mise en œuvre lors de chaque lancement d’un dispositif appelé DPSA (dispositif particulier de sureté aérienne) placé sous la responsabilité de la Haute autorité de défense aérienne (HADA). Un DPSA est une bulle de protection qui vient compléter la posture permanente de sûreté (PPS) via la mise en place de moyens adaptés à un niveau de menace identifié. A chaque niveau de menace correspond un niveau d’alerte. Le niveau de menace est établi par la préfecture et le niveau d’alerte par le COMSUP sur conseil de la HADA. Plus le niveau de menace est élevé plus les moyens associés au niveau d’alerte sont importants et plus le délai de réaction est rapide. Se devant de faire respecter la police du ciel en un territoire classé inhospitalier, les moyens dont dispose la HADA au sein de la BA 367 sont variés et nombreux. Deux unités sont chargées de leur mise en œuvre : il s’agit de  l’Escadron d’hélicoptère outre-mer (EHOM) et du Centre de contrôle militaire (CCM) « Toucan radar » de Kourou. L’EHOM met en œuvre trois Fennec, quatre SA 330 PUMA, un CASA ainsi qu’un Twin-Otter. Quant au CCM, implanté sur le site du CSG, il utilise un radar Centaure et fera usage du radar GM 406 lors de sa prochaine mise en place. En cas d’intrusion, les interceptions sont assurées par les FENNEC de l’EHOM armés par des tireurs d’élite.

Enfin, il convient de souligner qu’une fois par an, un exercice conséquent de mise en œuvre de la défense aérienne en Guyane est mené dans le cadre d’un DPSA : il s’agit de l’exercice Urubu du nom d’un type de vautour d’Amérique. Urubu représente un véritable défi logistique et opérationnel pour la BA 367, puisque le déploiement d’un tel exercice signifie l’accueil de plusieurs Mirage 2000, d’un AWACS et d’un ravitailleur. La BA 367 voit alors sa capacité opérationnelle connaître une montée en puissance des plus significatives, puisque le site change d’aspect durant cette période. Concrètement, un Urubu ou un BUBO (nom donné lorsque l’exercice devient une opération) implique que le nombre de personnel double sur le site de la BA 367 durant la durée des opérations ce qui représente un défi pour l’ensemble des unités du groupement de soutien de la base de défense (GSBdD) de Guyane, tant du point de vue du soutien du personnel que du soutien technique. Force est de constater que cette situation est unique, car aucune base de métropole ne double sa capacité d’accueil lors d’un exercice ou d’une opération. Chaque Urubu est donc un tour de force de la part du personnel de la BA 367 et du GSBdD des FAG. La base vit alors sur un rythme intense et éprouvant, chacun ayant à cœur que le déploiement soit une réussite. A l’instar de la pression que connaissent les responsables, ingénieurs et techniciens du CSG lors d’un report de tir, les aviateurs sont soumis avec l’opération Bubo à un stress qui ne prend fin qu’avec la réussite du lancement. Il n’est pas exagéré de dire que la BA 367, de conception relativement récente (son inauguration date de 2003), donne lors de cette opération sa pleine mesure.

«[L’exercice de défense aérienne] Urubu ou BUBO (nom donné lorsque l’exercice devient une opération) implique que le nombre de personnel double sur le site de la BA 367 durant la durée des opérations ce qui représente un défi pour l’ensemble des unités du groupement de soutien de la base de défense (GSBdD) de Guyane, tant du point de vue du soutien du personnel que du soutien technique. Force est de constater que cette situation est unique, car aucune base de métropole ne double sa capacité d’accueil lors d’un exercice ou d’une opération. Chaque Urubu est donc un tour de force de la part du personnel de la BA 367 et du GSBdD des FAG.»

Un soutien en flux tendu

On comprend dès lors, à l’aune des éléments développés précédemment, combien la réforme du soutien en ce DOM singulier fut un exercice périlleux, car les FAG sont en opération permanente et ne peuvent souffrir, à ce titre, aucune rupture d’approvisionnement de leurs unités. Sur le site de la BA 367, cette réforme s’est traduite par un double mouvement structurant : réorganiser les services de la base aérienne  d’une part; assurer la montée en puissance du GSBdD d’autre part. Ce double mouvement a impliqué une manœuvre en termes de ressources humaines et en organisation ainsi que la mise en place de nouveaux outils (mise en place des progiciels Chorus et Orchestra) et processus de fonctionnement (réorganisation de la chaîne achat-finances et de la chaîne de soutien logistique).

Sur le terrain, cette réforme s’est aussi traduite par un transfert de personnel de l’ordre de vingt pour cent des effectifs, ainsi que la création et la dissolution d’unités au sein de la BA 367. Le tout s’est déroulé dans un contexte d’optimisation des moyens humains, financiers et matériels sous fortes contraintes budgétaires. En raison de cette réforme, il s’est par ailleurs avéré nécessaire de composer avec les identités d’armées, esprit de corps et changement formant parfois un mélange détonnant et, pour cette raison même, des plus stimulants. Il y aurait de toute évidence beaucoup à écrire sur les implications multiples au sein de l’institution militaire du nouveau modèle en organisation à l’œuvre.

Crédits photos © José Nicolas, Guyane, 1er janvier 1980


*** Affecté en qualité de commissaire de la BA 367 et chargé de mission par le général des FAG (Forces armées en Guyane) dans le cadre de la montée en puissance du GSBdD (Groupement de soutien de la base de défense) de Guyane, le commissaire Petit a servi trois années sur la base aérienne 367. Docteur en histoire, chercheur associé à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, il collabore régulièrement à de nombreuses revues à comité de lecture et sert actuellement au sein de l’état-major de l’armée de l’air.

[1] Sur cette question lire : Romain PETIT, L’Esprit de défense à l’épreuve de la professionnalisation de l’armée française, Collection des chercheurs militaires, Le fantascope, 2009.