Par Julien Heckler, élève à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr *** –  Guerre et stratégie : comment combattre dans les guerres de demain (II)

Pour Raymond Aron[1], exprimant la conception réaliste des relations internationales, ce qui définit d’abord un système international, c’est la possibilité d’une guerre commune entre les acteurs. La guerre est un lien entre les États ; elle est l’épreuve à laquelle doit se soumettre celui qui veut participer au jeu de la puissance ; la guerre, par la victoire, désigne les plus forts et ainsi établit, jusqu’au prochain affrontement, une hiérarchie entre les États, les vainqueurs dictant les règles, les vaincus ne pouvant que s’y soumettre. Pour parvenir à remporter cette guerre, des stratégies sont de mises. Si l’on reprend la définition du Général Beaufre[2], la stratégie est « l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit. Son but est d’atteindre la décision en créant et en exploitant une situation entrainant une désintégration morale de l’adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions que l’on veut lui imposer ». Tout au long de l’histoire, à travers les quatre coins du monde et à l’épreuve du temps, de nombreux stratèges ont exposé leurs pensées. Ces stratégies à hauteur universelle et philosophique peuvent être divisées en deux grandes catégories : stratégie directe ou stratégie indirecte. En fonction de chacune d’elles, des sous approches stratégiques, des modes opérationnels ou encore des modes de guerres divergent. Ainsi, les grands penseurs tels que : Mao Zedong, Sun Tzu, Beaufre, Liddell Hart ou encore Clausewitz, nous conduisent à analyser en profondeur leurs modes d’actions pour pouvoir comprendre la guerre et les opérations spéciales d’hier et d’aujourd’hui et adapter les stratégies de demain.

L’hybridité

« Le combattant moderne est de plus en plus confronté à des menaces globales, diverses et mutantes. Les opérations en Libye, en Irak et au Mali illustrent le glissement d’un conflit dissymétrique vers des menaces asymétriques ou hybrides qui sont, in fine, plus complexes à affronter dans la durée par les forces interarmées modernes respectant les lois de la guerre »[3].

Depuis le début du XXIe siècle, les crises se multiplient, devenant hautement instables, les chocs et les surprises stratégiques de la guerre subissent une mutation qui n’est pas sans lien avec la mondialisation. Les guerres régulières également nommées les guerres westphaliennes déployées par des États contrôlant une population et un territoire selon un modèle clausewitzien font place à une nouvelle guerre. L’intangibilité des frontières des États est remise en cause par la nature des nouveaux acteurs contestant alors le droit international et leurs actions. De nouvelles formes de conflictualité et de guerre se transforment et évoluent vers des guerres irrégulières, asymétriques, quatrième génération…

La notion d’hybridité

Aujourd’hui, l’hybridité est au cœur des réflexions stratégiques dans les pays occidentaux. Même si cela ne date pas d’hier et que l’hybridité n’est autre qu’une forme de stratégie d’approche globale des adversaires sur la scène internationale, elle a su cependant éclore lors des actions et manœuvres de la Russie envers la Crimée et l’Est de l’Ukraine en 2015. Née dans le cadre d’une thèse [4], elle a depuis évolué. Les guerres en Lybie et en Irak ont inspiré le commandement Russe dans le développement de leur concept de guerre non-linéaire et ont ainsi pris en compte un virage marquant en 2010 que nous développerons un peu plus loin[5]. Les nouvelles formes d’hybridité que nous allons détailler sont en grande partie les conséquences de trois nouvelles réalités stratégiques à savoir la mondialisation, les progrès technologies, sociologiques et les redistributions de puissance.

La mondialisation a un impact direct sur un État. En effet, les échanges dépendent directement d’une forme d’interdépendance croissante avec son économie au travers de l’ensemble des acteurs (étatiques ou non) et des dimensions locales et régionales devenant globales. De plus, le développement de la concurrence pour survivre et/ou se développer et pouvoir accéder à des ressources de matières premières, des énergies et des produits alimentaires attise des rivalités en l’absence d’une organisation assurant la responsabilité et le partage de ces ressources.

La redistribution de puissance a de nombreuses conséquences. La multiplication de zones grises dépassant les frontières officielles est définie selon Gaïdz Minassian comme des « espaces de dérégulation sociale, de nature politique ou socio-économique, […] où les institutions centrales ne parviennent pas à affirmer leur domination, laquelle est assurée par des micro-autorités alternatives »[6] . Elles échappent donc à la gouvernance centralisée étatique et se trouvent sous l’emprise de chefs de guerre locaux ou régionaux. Ces différentes zones dans le monde constituent un enjeu majeur de gouvernance internationale de la mondialisation. Ces aires de chaos politique et de conflits armés, où le droit et la légitimité sont contestés par une partie croissante des populations qui les occupent, témoignent d’une géopolitique en recomposition. Au-delà des enjeux locaux ou nationaux auxquels elles ont longtemps été cantonnées, ces zones grises posent un problème public mondial[7].

Les évolutions sociologiques font monter l’individualisme et d’une certaine manière le besoin de reconnaissance. Cette reconnaissance que les jeunes peuvent retrouver pour donner un sens à leur vie au sein des groupes non étatiques fait augmenter les conflits via l’instrumentalisation des croyances et des religions. Cette volonté permet d’accroitre et de multiplier les puissances. De plus, le rôle des médias, d’internet et plus largement des réseaux sociaux façonne une idéologie. Pour cela, le rôle des armées au travers de la multiplication des mégalopoles est de gagner le soutien de la population pour mettre en place des coopérations avec les forces de sécurité favorables à des interventions afin de connaitre en tout état de cause le terrain sur le plan physique mais également sociologique. En parallèle, les progrès technologiques et notamment dans le domaine de l’information et de la communication sont omniprésents. La dépendance du numérique fait naitre des acteurs et des menaces « Cyber ». La prolifération d’internet et son accès courant permettent en quelques clics de diffuser n’importe quoi à n’importe qui et démultiplient la capacité de toucher instantanément un grand nombre d’individus. La vulnérabilité de l’espace cyber permet à des groupes non étatiques et étatiques de conduire une stratégie d’influence et d’user de cet avantage pour bouleverser le cadre des rapports interétatiques.

La conflictualité s’adapte donc à toutes les stratégies, désormais via la mondialisation, l’interdépendance des technologies et les rapports de puissance qui ont gommé les distances et les frontières laissant une ouverture de déstabilisation d’un État parfois à distance sans recourir aux armes traditionnelles. Le recours à l’hybridité s’attaque ainsi à une part de liberté d’action et de concentration des efforts sur des actions.

« Un conflit hybride, est une forme ambiguë d’affrontement, combinant des actions militaires conventionnelles et non conventionnelles ainsi que des actions non militaires, fondée sur une stratégie de déstabilisation de l’adversaire par l’usage de leviers variés et complémentaires. Il réserve une part importante aux actions d’influence dans tous les domaines en exploitant notamment des outils psychologiques et les possibilités offertes par le cyber espace afin d’atteindre l’objectif final recherché par les effets synergiques en jouant sur les asymétries et en affaiblissant jusqu’à annihiler la résistance de l’adversaire »[8].

Il est important quand on parle d’hybridité de bien définir les termes. Pour ce faire et au vu des définitions de l’OTAN nous pouvons donc caractériser :

  • la stratégie hybride: est décrite comme une approche globale, complexe, adaptive, hautement intégrée, incorporant une combinaison d’actions non dissimulées, d’autres discrètes voire clandestines, militaires, paramilitaires, civiles, conventionnelles et non conventionnelles ;
  • une menace hybride: provient d’un acteur étatique ou non utilisant une stratégie hybride ;
  • une guerre hybride: qui se dit d’un « antagonisme » avec un opposant utilisant une stratégie hybride, de manière directe ou indirecte, par la pression, la menace, l’influence, la déstabilisation et/ou l’usage de la force. Elle allie donc les guerres conventionnelles, asymétriques et cyberguerres.

Cette hybridité que l’on caractérise à la fois par une approche, un mode d’action ou encore une menace s’adapte à un monde interdépendant. Chaque État a ses propres objectifs rendant la lutte contre l’adversaire plus compliquée. L’hybridité est donc le choix de la forme de gestion de la conflictualité adaptée au monde. La stratégie hybride cherche à éviter la montée aux extrêmes en maintenant l’agression sous un seuil et limite ainsi un risque d’embrasement global. Afin de pouvoir utiliser une stratégie hybride et atteindre EFR, il est nécessaire d’avoir une combinaison de treize leviers divisés en deux familles (non militaires et emploi de la force) :

  • Non militaires:
    • levier politique, modes d’actions concourant à donner une légitimité politique à la stratégie globale d’influence envisagée ou à influer sur la gouvernance politique de l’État adverse ;
    • levier diplomatique regroupant les modes d’actions d’un acteur qui cherche à recourir à son réseau, à utiliser sa puissance dans des instances pour faire pression sur son adversaire ou pouvoir influencer sur une communauté ;
    • levier économique et financier qui à travers un outil économique rassemble un groupe d’acteur pour faire pression sur son adversaire et le faire céder pour orienter des réactions ;
    • levier cyber, composé des modes d’actions qui exploitent le cyberespace afin d’espionner, apporter un soutien financier, planifier des actions, déstabiliser l’économie et les Opérateurs d’Importance Vitale (OIV), voire neutraliser les capacités d’action de l’adversaire dans ce domaine ;
    • levier juridique permettant de tirer des bénéfices de l’exploitation du Droit International Humain (DIH) pour obtenir un avantage sur l’ennemi ;
    • lLevier social et culturel permettant d’exporter son référentiel technique, culturel et de valeurs vers les populations des territoires ;
    • levier sécuritaire visant à déstabiliser de l’intérieur un État en créant du désordre en instituant de la peur, en perturbant le fonctionnement des institutions, des services, des transports et de la cohésion sociale ;
    • levier environnemental, déstabilisant et dégradant des installations pour diviser la population. Ce levier se regroupe avec le volet sécuritaire ;
    • levier informationnel visant à gagner la guerre de l’information, à faire de la propagande de recrutement, à déstabiliser l’adversaire dans la lutte des perceptions etc. ;
    • levier espace pour des enjeux civils et militaires servant de terrain de confrontation de puissances.
  • Emploi de la force militaire :
    • forces spéciales : ce levier regroupe les actions et les effets obtenus par l’emploi des FS pour l’atteinte de l’EFR ;
    • domaine nucléaire : pour les pays dotés d’une arme nucléaire et qui peuvent l’utiliser dans le cadre de l’influence. Il est également utilisé par des acteurs non-étatiques possédant des sources orphelines radioactives pour fabriquer une arme « sale » ;
    • domaine NRBC qui est principalement utilisé par des acteurs non étatiques en utilisant des agents biologiques ou chimiques. Ce mode présente une probabilité d’occurrence faible ;
    • emploi de la force par procuration qui par délégation des actions de coercition à des groupes indépendants utilise des moyens conventionnels rendus anonymes. Il comprend le soutien clandestin par les forces armées de l’État agresseur à ces proxys.

La France, face à un adversaire et une menace hybride, devra prendre en compte l’ensemble des leviers pour en faire une force et mettre en œuvre des actions face à l’analyse des modes d’actions de l’ennemi permettant d’identifier des vulnérabilités structurelles ou comportementales. La diminution des vulnérabilités nécessite une organisation, la réalisation de doctrines… Ces éléments seront ensuite traduits sous forme de recommandations opératoires à la suite des facteurs de succès (bâtir et conduire une contre stratégie globale, être résilient, pouvoir reprendre l’initiative) pour contrer une stratégie hybride. (…)

Lire la suite de cette seconde partie en version pdf (21 pages) >>> Julien Heckler – Guerre et stratégie – comment combattre dans les guerres de demain (Partie II)

*** Cette série de trois documents est issue du mémoire de recherche de Jukien Heckler, qu’il réalisa en fin d’études à l’Université de technologie de Troyes (UTT) et qui porte sur la place des opérations spéciales dans les conflits demain. Dressant un état des lieux historique de l’évolution des puissances, des menaces et des forces spéciales, elle se présente en trois parties, chacune vous proposant un extrait introductif en vous dirigeant vers le document intégral accessible en version pdf : 

I. Le nouvel ordre international (29 pages)  
II. Guerre et stratégie : comment combattre dans les guerres de demain (21 pages)   
III. Les forces spéciales dans le monde (19 pages). 

 

Photo © https://www.nato.int/docu/review/fr/articles/2015/05/07/la-guerre-hybride-existe-t-elle-vraiment/index.html


Notes de bas de page

[1] Auteur du livre Paix et Guerre – 1962

[2] Introduction à la stratégie – Général André Beaufre – Pluriel 2012

[3] Discours du Général de Division Antoine Windeck – Directeur du centre de doctrine d’emploi des forces – Juillet 2015

[4] Future war and Chechnya : A case of hybrid warfare – William Nemeth – 2002

[5] Le temps de la guerre « hybride» – Journal Libération – 25 juin 2017

[6] Regards sur la Terre – Les zones grises : réintégrer les territoires sans gouvernance – IDDRI AFD- Avril 2017

[7] Pour plus d’informations : Rapport sur Les zones grises : réintégrer les territoires sans gouvernance  http://regardssurlaterre.com/sites/default/files/dossier/2017/04-RST2016_Dossier3_FR_21avril-1.pdf

[8] Généralisation de l’hybridité – Réflexion prospective interarmées du 18 mars 2015