Harvard Report Franck Znaty (fz@sldinfo.com) Le Centre Belfer pour les Sciences et les Affaires Internationales de l’école Kennedy de l’Université d’Harvard, a publié en janvier 2010, un rapport intitulé « La Menace Al Qaeda et les Armes de Destruction Massive : Mythe ou Réalité ? ». Ce rapport a été écrit par Rolf Mowatt-Larsen, expert reconnu sur le sujet.  Ce dernier  a travaillé dans le bureau des opérations de la CIA pendant trois décennies et fut jusqu’en janvier 2009, le Directeur des Renseignements et du Contre-espionnage au sein département américain de l’Energie.

Une chronologie détaillée Rolf Mowatt-Larsen a compilé pour le lecteur une chronologie sur les quinze dernières années, laquelle détaille les efforts de l’organisation terroriste Al Qaeda pour se procurer des armes de destruction massive (ADM). Le point de départ de la chronologie nous renvoie à l’année 1988, date de la création d’Al Qaeda par Oussama Ben Laden et ses associés. La chronologie prend fin en août 2003, deux mois après que le gouvernement américain ait mis en garde contre une attaque ADM sur le territoire américain. L’objectif de l’auteur dans ce rapport est clair : montrer qu’il y a eu une volonté continue-  et toujours présente – de l’organisation terroriste d’acquérir et d’utiliser des ADM. Rolf Mowatt-Larsen suggère qu’Al-Qaeda est différente de toutes les autres organisations terroristes dans le fait qu’elle est « la seule que l’on connaisse qui ait poursuivi une longue, persistante et systématique approche du développement d’armes dont le but est d’être utilisées dans des attaques  à grande échelle ». Pour Ben Laden, l’acquisition de ces ADM n’est pas moins qu’un « devoir islamique ». Son argument, détaille l’auteur, est le suivant « même les armes de destruction massive –qui sont interdites en Islam- sont des moyens justes pour contrer l’hégémonie américaine ». L’acquisition et l’utilisation de ces ADM permettraient deux développements du point de vue d’Al Qaeda. Premièrement, cela  bouleverserait véritablement l’ordre mondial, et deuxièmement, cela créerait les conditions pour un renversement des « régimes apostats du monde Islamique ». Dans ce contexte, comment Al Qaeda s’est-elle lancée dans l’acquisition de ces ADM ? L’auteur du rapport américain répond en suggérant que ces efforts « ont été conduits aux niveaux les plus élevés, sous la stricte règle de compartimentalisation depuis les plus bas niveaux  de l’organisation, avec un contrôle central sur les cibles potentielles et le moment choisi pour des attaques prospectives ». A cet égard, le fusion du Jihad Islamique Egyptien d’Ayman Zawahiri (EIJ) et d’Al Qaeda de Ben Laden en 1998 fut une étape importante dans la quête de l’acquisition de ces ADM, note Rolf Mowatt-Larsen dans sa chronologie.  Ayman Zawahiri a ainsi apporté son expertise scientifique au groupe de Ben Laden et « fut central en plaçant les ADM en première ligne des priorités de cette nouvelle direction commune », écrit l’auteur. De plus, Zawahiri prit en charge le développement des programmes nucléaire et biologique de l’organisation et fut le pion principale pour convaincre l’organisation d’utiliser ces armes « pour attaquer les centres névralgiques de l’infrastructure et de l’économie américaine ».

Credit: 911 Septembre 11 2001 Memorial (911.navexpress.com)

Credit: The Black Day, 911 Septembre 11 2001 Memorial Site (911.navexpress.com)

A la recherche d’un nouvel effet “11 septembre” Une autre raison incitant le groupe terroriste à chercher l’acquisition de ces armes vient de sa conviction qu’elle glanerait un important crédit « en produisant l’image d’un nuage de champignon au-dessus du ciel d’une ville américaine, tout comme les attaques du 11 Septembre ont changé le cours de l’histoire ». D’après l’auteur, c’est cette vision qui a conduit le groupe dans sa quête d’acquérir ce type d’armes et ce qu’il l’a aussi convaincu de ne pas utiliser « le cours plus expéditif et réaliste de relâcher une ‘sale bombe’ ou un dispositif de dispersion radiologique ». Un exemple de cette « retenue » est évoqué dans la chronologie du rapport lorsqu’il est apparu qu’en Mars 2003, Zawahiri a annulé une attaque contre le métro de New York et au lieu de cela aurait promis d’attaquer par la suite avec « quelque chose de mieux ». Ainsi, les terroristes déjà sur place en attente du feu vert,  devaient relâcher du cyanure dans le métro en décembre 2002, avant que l’attaque soit donc annulée. Parallèlement à cette quête d’ADM, Al Qaeda a conduit un programme d’anthrax, qui fut aussi chapeauté par Zawahiri. La volonté d’Al Qaeda de se doter de cette substance est intervenue bien avant les attaques du 11 septembre. Rolf Mowatt-Larsen estime qu’al Qaeda a conduit ce programme en parallèle des recherches d’ADM, au cas où celles-ci s’avéreraient infructueuses. Le but était de relâcher de l’anthrax aux Etats-Unis dans la foulée du 11 septembre: la chronologie détaille ainsi une visite en Août 2001, de Zawahiri dans un laboratoire de Kandahar où des scientifiques d’al Qaeda produisirent avec succès « une souche létale d’anthrax »peu de temps avant les attaques du 11/09. Cependant, d’après Rolf Mowatt-Larsen, le leadership d’Al Qaeda ne s’est pas montré intéressé par l’acquisition de toxine brute ou de poison, malgré le fait que ces substances soient plus faciles à produire. L’auteur note malgré tout que des « expériences et des entraînement au maniement de ces agents et pathogènes chimiques brutes étaient une pratique courante dans les camps dAl Qaeda en Afghanistan avant le 11/09 ». Mais l’utilisation de ces armes était laissée à la discrétion des cellules individuelles, ainsi dans ce cas, les ordres ne venaient pas de la direction du groupe. L’auteur précise qu’a plusieurs occasions , des membres d’Al Qaeda essayèrent d’utiliser ces armes comme par exemple, le réseau d’Abu Moussa al Zarkawi qui tenta d’utiliser de la ricine et du cyanure dans différentes attaques en Europe entre 2002 et 2003, ou bien l’exemple de cette cellule bahreïni  qui tenta de relâcher du cyanure dans le métro de New York à la même époque. Là encore, les chefs d’Al Qaeda n’étaient apparemment pas au courant des stages initiaux des préparations de ces attaques. Quid de l’absence d’attaques sur le sol américain depuis le 11 septembre? Le rapport propose ensuite d’essayer d’expliquer les raisons sous-jacentes au fait qu’aucune attaque ne s’est produite depuis le 11/09. Rolf Mowatt-Larsen estime en premier lieu qu’il serait « imprudent » de penser que, parce aucune attaque ne s’est déroulée depuis le 11/09 aux Etats-Unis, qu’aucune attaque ne sera perpétrée dans l’avenir.  Il propose ainsi d’expliquer  ce ‘silence’ d’Al Qaeda aux Etats-Unis:

  • Première raison: à la suite des attaques du 11/09, Al Qaeda a été sérieusement touchée par les opérations contre-terroristes des Etats-Unis et des ses alliées en Afghanistan. Etant donné le résultat de ces attaques contre Al Qaeda, l’auteur estime que les opérations qui bouleversent la liberté d’action d’al Qaeda doivent être poursuivies. Il précise : « les terroristes doivent continuer à être perturbés et à être empêchés de reconstruire une base arrière qui faciliteraient leur capacité à lancer une frappe majeure sur le territoire américain ou ailleurs dans le monde ».
  • Une autre explication avancée par l’auteur quant à  l’absence d’attaque d’ADM, est que tout simplement il se pourrait que l’organisation n’ait toujours pas été en mesure d’acquérir ces armes:  l’organisation terroriste  n’entend monter une attaque aux Etats Unis que si celle-ci surpasse la précédente.  La meilleure chose qui pourrait sublimer les images des attaques du 11/09 dans l’esprit collectif, du point de vue d’Al Qaeda, serait l’utilisation d’ADM sur le sol américain. Mais comme le précise encore l’auteur, trouver ou subtiliser des pièces pour l’assemblage de telles armes est une tâche très ardue.  De plus,Al Qaeda travaille dans un environnement ou la sécurité est plus élevée qu’auparavant suite aux attaques du 11/09, un environnement qui complique sa quête de recherche, de développement et de possible utilisation de cette arme.
  • Rolf Mowat-Larsen prévient cependant que si Al Qaeda avait voulu monter une « attaque de petite échelle », l’organisation en aurait été tout à fait capable. En effet, il écrit qu’une attaque « employant des matériaux chimiques, biologiques et radiologiques » aurait très bien pu se dérouler si le leadership avait donné son feu vert. La corrélation des armes et des cibles sélectionnées par les têtes du réseau AL Qaeda sert cependant de repère sur la façon dont elles raisonnent: le  11/09,  est un bon exemple d’une telle corrélation: Ben Laden et ses collaborateurs choisirent d’utiliser des avions commerciaux, car ils estimèrent que ces avions étaient les plus adaptés pour détruire les cibles qu’ils avaient prévu de frapper. L’auteur estime que « si notre mode de pensée conventionnelle s’était appliquée à la probabilité d’une attaque comme celle du 11/09, les experts auraient bien pu conclure que cela ne pourrait jamais arrivé ».  Rolf Mowatt-Larsen évoque aussi le fait que beaucoup ne prennent pas sérieusement la menace terroriste ADM, estimant que cette menace est mise en avant à des fins politiques et dans le but d’instaurer une certaine crainte au sein de l’opinion publique. Une autre raison pour cette suspicion est le souvenir laissé par les erreurs des services de renseignement américains vis-à-vis des ADM irakiennes . Cet érreur d’appréciation laisse un nuage de suspicion lorsque l’on évoque le fait qu’Al Qaeda cherche à se procurer des ADM. Cependant, l’auteur s’empresse de rejeter cette comparaison. Il assure qu’il y a suffisamment de renseignements qui ont été récoltées pour prouver le fait que le leadership d’Al Qaeda cherche à se procurer ces ADM, et que cette menace est bien réelle.
  • Une autre explication susceptible d’éclairer cette absence d’attaque terroriste depuis  le 11/09 aux Etats-Unis est qu’il est tout à fait possible, concède l’auteur, que ette rhétorique ne serait qu’un « essai désespéré pour rester important,  être encore présent dans le paysage mondial, afin d’effrayer l’ennemi, ou encore pour que ses fidèles se ressaisissent grâce à ces promesses d’armes puissantes. Ainsi l’espoir des dirigeants d’Al Qaeda serait-il de retourner les cartes en leur faveur après les nombreuses défaites encaissées dans l’après 11/09.
  • Enfin une dernière explication avancée par l’auteur est qu’il s’agit peut être d’un «leurre » de la part d’Al Qaeda, dont le but serait de tromper l’ennemi en l’emmenant sur le terrain des ADM, avant de créer un effet de surprise lors d’une attaque à venir.

Bien que toutes ces explications reflètent en partie la réalité, l’auteur pense en conclusion qu’il est en fait important de séparer les activités du groupe en deux branches :

  1. la première concerne les programmes stratégiques supervisés par « le cœur de la direction d’Al  Qaeda »;
  2. la seconde est en charge « des développements d’armes chimiques tactiques, biologiques et radiologiques dont la gestion est décentralisée », et est éparpillée de par le monde entre différentes branches de l’organisation terroriste.

Rolf Mowatt-Larsen estime qu’il est alors possible, en gardant en tête cette distinction, d’analyser la vraie menace que représentent des terroristes pourvus d’ADM.