Analyse – Les pratiques criminelles hybrides mises en œuvre par les cartels mexicains essaiment leur modèle et leur influence à l’échelle planétaire. Entités prédatrices tant d’un point de vue économique que politique et sociale, il paraît essentiel de caractériser leur mode organisationnel afin d’être en mesure d’apprécier en retour et au plus juste le seuil capacitaire atteint en France par certaines organisations affiliées au narcobanditisme.
Cet article analyse la manière dont les cartels mexicains agissent comme de véritables métastases criminelles, gangrénant les territoires sur lesquels ils étendent leur emprise, et examine s’il est pertinent de parler de mexicanisation du narcotrafic en France. la pertinence d’une possible « mexicanisation » du narcotrafic en France.
Les cartels mexicains agissent comme des destructeurs spontanés de territoires. Contestant la souveraineté de l’Etat exercée sur un territoire géographique, ils gangrènent désormais les territoires politiques et administratifs, ainsi que les territoires identitaires voire religieux.
Incarnation de l’hybride contemporain, les cartels mexicains sont devenus des armées gangstérisées[1] agissant dans une logique criminelle au service de véritables structures organisationnelles oligarchiques et totalitaires. La maturité du modèle organisationnel hybride incarné par les cartels mexicains est parvenu à un tel degré d’influence et d’ingérence que ces derniers transforment les territoires et les populations qui vivent là où ces derniers imposent ce qu’il faut bien appeler leur souveraineté.
Véritable métastase polycriminelle, les cartels ravagent les territoires. Comprendre en quoi ils dévastent les différentes formes de territorialité est le préalable nécessaire à la caractérisation de l’hybridité opérationnelle des narcotrafiquants mexicains et de leurs modèles capacitaires. Dans le même ordre d’idée, la définition de ce modèle peut nous aider à comprendre en quoi et comment les cartels essaiment leur modèle au travers de la planète jusqu’à influencer les organisations criminelles françaises.
Cette caractérisation permettra également d’analyser la pertinence de la riposte mise en place pour lutter contre la destruction programmée d’une partie de notre souveraineté.
I. Les cartels mexicains : entités de destruction de territoires
De facto, les cartels mexicains cherchent à s’imposer dans les quatre dimensions du territoire décrites par Hervé Brédif[2] : le territoire végétal, le territoire politique, le territoire identitaire et, enfin, le territoire en réseau – ou « polytopique » -, qui renvoie aux espaces et aux interactions affranchis d’un ancrage géographique unique.
De par ses zones de production, le narcotrafic est un perturbateur du territoire végétal ; celui des phénomènes physiques et biologiques. La production de drogue, qu’il s’agisse de cocaïne, d’héroïne, de cannabis, ou de drogues de synthèse, s’effectue majoritairement dans des pays en développement au détriment du développement d’autres types d’agriculture et du respect des écosystèmes dans lesquels ils s’implantent. En ce sens, le narcotrafic empêche la possibilité même d’une soutenabilité forte et participe de la fragilisation des biotopes et des populations qui y sont exposées.
A ce titre, certains pays d’Amérique latine, illustrent cette mise à mal des écosystèmes par le narcotrafic. La Colombie, la Bolivie et le Pérou qui constituent le « triangle andin » de la coca, la plante dont est extraite la cocaïne, forment le trio de tête des pays subissant le plus sévèrement cette destruction du territoire végétal. La production de la coca s’insère dans des contextes ruraux souvent marqués par l’extrême pauvreté, la marginalisation des populations locales et l’implantation de groupes criminels rattachés à un chef de clan qui assure notamment la corruption des pouvoirs publics, la mise à disposition de moyens logistiques, la mise en place des réseaux de transits et le blanchiment[3].
Par ailleurs, ces groupes criminels ou cartels, notamment ceux implantés au Mexique, exercent une forme de souveraineté sur les territoires qu’ils contrôlent, imposant leur propre ordre social, corrompant ou favorisant les ingérences avec les institutions locales, et rivalisant avec l’État pour le monopole de la violence légitime.
Cette corruption systémique a notamment été impulsée par le chef du cartel de Gualaraja Felix Guajardo dans les années quatre-vingt. Ce dernier engendra la mise en place d’un réseau de corruption via la banque qu’il codirigea et la mise sous tutelle du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) mexicain. Durant les soixante ans de monopole du PRI sur le vie politique mexicaine, la corruption du personnel politique mexicain deviendra systémique. La chute du PRI n’a, en revanche, pas mis fin à cette corruption ; cette dernière a juste pris une autre ampleur s’étendant à tous les échelons de la société : justice, police, armée, fonctionnaires, maire, gouverneur…
De fait, rien n’a jusqu’à présent permis d’enrayer la progression des cartels mexicains, pas même la militarisation de la lutte contre le narcotrafic engagée sous la présidence de Felipe Calderón à partir de 2006. La montée en puissance de Los Zetas, cartel constitué à l’origine d’anciens membres des forces spéciales mexicaines, tend à illustrer les limites, voire certains effets pervers, de cette militarisation. Le cartel de Los Zetas fut à l’origine créé par le chef du cartel du Golfe pour lui servir de bras armé[4]. Composé dès son origine par des anciens membres des unités des forces spéciales mexicaines « retournées » et corrompues, ce cartel s’est autonomisé jusqu’à sa transformation en une myriade d’autres cartels. Ce type de cartel a recruté d’anciens militaires pour former et encadrer ses membres et les initier aux techniques de la guérilla et des principes de la guerre asymétrique, irrégulière et insurrectionnelle. A ce titre, les Zetas avaient créé une unité de femmes appelées les Panteras, spécialisées dans le chantage, le recueil de renseignements, voire l’assassinat ciblé, s’inspirant en cela des méthodes des « opérations noires [5]» usitées au sein de nombreux services de renseignement depuis la Seconde guerre mondiale.
Historiquement implantés dans les états enclavés et déclassés du Mexique (Sonora, Sinaloa, Michoacán…), les cartels s’imposent comme une offre crédible sur le marché de l’emploi local en incitant notamment les paysans à cultiver le cannabis, ou encore à participer à la sécurisation des filières de transit de la cocaïne ou des drogues de synthèses. Au cœur de ses régions déshéritées de véritables multinationales du crime se sont imposées et ont surclassé l’Etat et les entreprises légales.
En ce sens, l’implantation des cartels mexicains met également à mal le « territoire comme aire de souveraineté et d’exercice d’une autorité politique »[6]. Ce que détruit ici le crime organisé est l’Etat-nation moderne, hérité des Traités de Westphalie, lequel qui sert de socle à la notion d’état de droit. Certains analystes, tel Jacques de Saint Victor, parlent même d’ère post ou pré-westphalienne avec le retour à une certaine féodalité et à une légitimation d’élites prédatrices[7]. Hedley Bull avait diagnostiqué en son temps ce retour à un « nouveau Moyen-Age[8] ».
Prédateur territorial, les cartels sont aussi des instances de prédation économique parfaitement adaptées à la règle des « 3 D » (déréglementation, décloisonnement et désintermédiation) telles que répertoriées par Henri Bourguinat[9] qui caractérisent notre mondialisation. En ce sens, on peut dire que le narcotrafic est aujourd’hui une économie politique à part entière, structurée autour de la prédation, du clientélisme et de l’usage de la violence.
Depuis de nombreuses années, les cartels ont mis en place de véritables structures financières aptes à blanchir l’argent sale selon un processus qui, comme l’a remarquablement analysé Bertrand Monnet, se structure en trois temps : le placement, l’empilage et l’intégration[10]. Schématiquement, le placement consiste à dématérialiser l’argent, de faire passer le liquide ou « cash » aux comptes en banque. L’empilage est l’opération qui permet de faire migrer l’argent sur différents comptes notamment au sein de paradis fiscaux afin de rendre l’argent sale intraçable. La dernière étape du blanchiment se nomme intégration et signifie que l’argent du narcotrafic est intégré dans l’économie légale, notamment via des investissements immobiliers, dans le BTP, les salons de coiffure, les ongleries, les taxiphones ou les crypto-monnaies, très prisées aujourd’hui par les cartels.
Autre territoire gangréné par les cartels, le territoire identitaire qui naît du sentiment d’appartenance et de l’attachement à un lieu. Ce territoire symbolique est aussi un espace de contestation et d’affrontement pour les narcotrafiquants, qui participent au développement d’une véritable narcoculture – valorisant certaines figures du narcotrafic telles que San Nazario González ou El Chapo Guzmán -, voire d’une narco-religion.
L’objectif de la narcoculture est aussi de conquérir « les cœurs et les esprits », pour reprendre une formule traditionnellement associée aux doctrines dite de contre-insurrection[11], voire de les pervertir. A ce titre, le cas du cartel des chevaliers templiers mérite d’être évoqué. Véritable secte, le cartel des Templiers s’est bâti sur un code de conduite inspiré de l’ordre des Templiers. Chaque membre du cartel se voyait remettre un livret de vingt-deux pages contenant les règles à appliquer. Luttant officiellement contre le « matérialisme, l’injustice et la tyrannie », les membres du cartel se présentaient comme incarnant un mouvement social et religieux permettant ainsi de valoriser leur image auprès de la population et de ne pas être uniquement assimilé à un cartel motivé par le pouvoir et la prédation économique[12].
Comble de la perversité, ce cartel en venait à totalement subvertir un code moral et religieux afin d’embrigader ces membres et de les fanatiser. Pervertir le lien social au nom d’une idéologie, entretenir une forme de servitude volontaire au profit de l’enrichissement d’un petit nombre : on retrouve là les mécanismes à l’œuvre au sein des mouvements sectaires. Les cartels ont bien compris qu’ils devaient réussir à faire vivre un esprit de corps au sein de leurs rangs, de dompter la horde via la création de codes sociaux propres[13].
Enfin, le cyberespace constitue un autre territoire d’expression de la prédation des cartels. Espace de propagande, de désinformation, voire de déstabilisation, il leur permet également de diversifier leurs activités criminelles, de recruter et d’exercer leur influence – voire de fanatiser les esprits – au-delà des frontières géographiques. Il illustre ainsi ce que Brédif qualifie de territoire « polytopique », caractéristique des « sociétés à individus mobiles ».
*Le Docteur Romain Petit est enseignant chercheur au sein de l’UR INSYTE (Interdisciplinary research on Society-Technology-Environment interactions), Université de Technologie de Troyes.
Notes :
[1] Jean-François Gayraud, Théorie des hybrides, terrorisme et crime organisé, CNRS éditions, 2017.
[2] Hervé Brédif, Réaliser la terre, prise en charge du vivant et contrat territorial, Editons de la Sorbonne, 2021.
[3] Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel, Odile Jacob, 2016.
[4] Michael Ware, Los Zetas called Mexico’s most dangerous drug cartel, CNN, 6 août 2009
[5] Une opération noire est une opération clandestine menée par une agence gouvernementale ou un proxy travaillant de manière secrète pour un gouvernement.
[6] Hervé Brédif, opus cité, p. 146.
[7] Jacque de Saint Victor, Un pouvoir invisible : la mafia et les sociétés démocratiques, Gallimard, 2012.
[8] Hedley Bull, The Anarchical Society, Columbia Press University, 2012.
[9] Henri Bourguinat, Finance internationale, PUF, 1992.
[10] Bertrand Monnet, Philippe Véry, Les nouveaux pirates de l’entreprise, mafias et terrorisme, CNRS éditions, 2010. Bertrand Monnet, Des montagnes du Sinaloa aux gratte-ciel de Dubaï, l’art de blanchir l’argent du fentanyl, Le Monde, 8 décembre 2023.
[11] Cette stratégie fut employée dans les conflits de contre-insurrection dans un contexte de guerre asymétrique ; guerre qui a caractérisé la conflictualité du début du XXIe siècle jusqu’au retour de la guerre de haute intensité avec l’actuel conflit russo-ukrainien.
[12] https://www.cbsnews.com/news/mexico-cartels-code-of-conduct-dont-use-drugs/
[13] Eugène Enriquez, De la horde à l’Etat, Essai de psychanalyse du lien social, Gallimard, 1983
Illustration générée par IA © OpenAI / Opérationnels SLDS