Par le LCL (ER) Christian Huc – Un convoi logistique russe accompagné de navires militaires passe la Manche
La Royal Navy a annoncé suivre récemment en Manche le passage d’un convoi russe composé de deux navires civils associés à deux grands navires de débarquement. Se dirigeant vers les bases du nord ou de la Baltique, ces navires ne présentent pas de menaces directes pour l’OTAN, mais à l’instar de tous les navires russes civils ou militaires transitant cette zone, ils doivent faire l’objet d’un suivi permanent.
Au‑delà de la composition du convoi, la durée et la lenteur de son transit entre Méditerranée et Manche ont fait réagir les observateurs. Ce « passage prolongé » peut être lu comme une lenteur de posture, destiné à réduire le risque d’incident, à se caler sur des fenêtres politico‑diplomatiques favorables ou encore à ménager des unités amphibies déjà très sollicitées, mais il ressemble aussi beaucoup à un sondage méthodique de nos défenses maritimes. En étalant leur progression, les Russes observent en temps réel la nature des moyens envoyés à leur rencontre, les délais de réaction, les zones les plus sensibles et le degré de banalisation affiché par l’OTAN, accumulant ainsi un capital d’informations comportementales qu’un transit rapide ne leur offrirait pas.
A l’inverse, la réponse alliée, consistant à déployer des patrouilleurs dédiés et à assurer un suivi discret mais constant, vise à encadrer ce passage lent sans sur‑réagir, montrant que la Manche reste sous contrôle tout en évitant de transformer chaque passage de convoi en crise, ce qui souligne que le temps du transit devient désormais, lui aussi, un élément à prendre en compte en matière de confrontation stratégique.
Un convoi logistique « mixte » à vocation militaire
En ce qui concerne les deux navires civils, le Sparta IV et le Sabetta, ils affichent respectivement un déplacement de 8 625 et 17 300 tonnes et appartiennent à la société d’État russe Oboronlogistika. Bien identifiée par les marines de l’OTAN, cette flotte assure régulièrement des rotations logistiques au profit des forces armées russes, reliant le théâtre méditerranéen oriental (notamment la Syrie) aux zones de la Baltique (Kaliningrad) et de la Flotte du Nord (Mourmansk).
Le Sparta IV dispose de deux grues capables de lever jusqu’à 55 tonnes, lui permettant d’embarquer du matériel conteneurisé ou des équipements militaires lourds difficilement projetables par voie aérienne. Plus imposant, le MV Sabetta (143 mètres) est quant à lui optimisé pour le transport de volumes importants de matériels lourds et encombrants, complétant ainsi ce dispositif logistique dual à forte valeur stratégique.
Quant aux navires amphibies du type Landing Ship Tank, il n’est pas anormal qu’ils fassent partie de ce convoi mixte. En effet, les « Grands Navires de Débarquement » de la classe Ropucha I, bien que peu récents, restent des unités endurantes capables d’embarquer des matériels roulants. L’Aleksandr Otrakovsky (031) de la Flotte du Nord et l’Aleksandr Shabalin (110) de la Flotte de la Baltique ont, par le passé, effectué de nombreuses rotations de et vers le port de Tartous (Syrie) au point d’être surnommés « Syrian Express » par l’OTAN. Ces LST de 112,5 m déplaçant 4360 t, fabriqués en Pologne (Gdansk) de 1976 à 1986, peuvent recevoir 450 t d’emport.
La marine russe en possède encore douze exemplaires opérationnels répartis entre la Flotte du Nord (3), celle de la Baltique (1), celle du Pacifique (3) et surtout la Flotte de la mer Noire (5) qui a subi depuis le début du conflit avec l’Ukraine la perte de cinq navires du même type, dont deux provenant des renforcements envoyés depuis le nord ou la mer Baltique.
Un suivi naval allié de présence et de dissuasion
Ces grands navires amphibies peuvent assurer la fonction de commandement d’un convoi, ainsi qu’une protection des navires civils en s’opposant à d’éventuels contrôles et inspections. Même si les unités civiles en question ne sont pas considérées comme « flotte fantôme » russe en arborant le pavillon du pays, le commandement russe est conscient que l’Alliance atlantique hésitera avant de procéder au moindre contrôle d’un convoi comprenant des navires militaires.
Le suivi des navires russes transitant dans les eaux proches des pays de l’OTAN est régulièrement effectué par les navires de l’Alliance au passage des détroits et des zones dites resserrées. L’HMS Tyne, patrouilleur de la classe River est un habitué de ce genre de missions, habituellement sans problème, mais qui permettent de montrer à l’adversaire qu’il n’est pas libre de procéder à des rapprochements intempestifs de zones ou de navires « sensibles ».
Le flux logistique comme capteur stratégique
Faute d’informations détaillées, plusieurs interrogations demeurent, notamment sur la durée du transit du navire de débarquement Aleksandr Otrakovsky, qui a mis plus d’un mois pour rallier la Manche depuis la Méditerranée, et consitue donc un délai inhabituel pour ce type de bâtiment. Celui-ci pourrait s’expliquer par des escales intermédiaires, une navigation à vitesse réduite afin de maintenir la cohésion du convoi, ou encore par des contraintes opérationnelles liées à la sécurisation du transit.
Là où un transit logistique classique privilégierait la rapidité et la discrétion, les bâtiments russes ont adopté une progression étirée, alternant ralentissements, phases d’attente et variations de rythme. Ce choix transforme un déplacement point-à-point en séquence observée et potentiellement exploitée. Cette temporalité allongée peut relever d’une logique de maîtrise du risque, mais elle s’apparente également à une forme de sondage actif : en étalant leur progression, les Russes observent en temps réel les réactions alliées, les délais de mise en œuvre, ainsi que la nature des moyens engagés.
La composition même de ce groupe naval, mêlant bâtiments militaires et navires civils affrétés, renforce cette lecture en suggérant un dispositif structuré, s’inscrivant dans une logique de continuité logistique entre théâtres. Dans cette perspective, le flux logistique lui-même devient un vecteur d’action, à la fois support de projection et outil de collecte, confirmant une hybridation croissante entre fonctions de soutien et fonctions de renseignement.
Plus largement, cet épisode rappelle que, dans un environnement de déni d’accès élargi, la logistique ne se limite plus à acheminer des flux : elle participe pleinement à la compétition stratégique, devenant à la fois instrument de projection, de signalement et de connaissance.
Photo : le HMS Tyne suivant un LST russe et un navire civil en Manche © Crown copyright 2026, UK Ministry of Defence / Royal Navy (tel que publié par : https://www.royalnavy.mod.uk/news/2026/march/05/20260305-uk-shadows-russian-vessels-through-the-english-channel)
Références
- Amphibie : la Russie sous-équipée (Marines et Forces navales N°203 février-mars 2023, Christian HUC)
- UK Royal Navy Tracks Russian Landing Ships and Military Cargo Convoy Crossing the English Channel. 7 mars 2026 Naval News Navy 2026 Army recognition Group >>> https://www.armyrecognition.com/news/navy-news/2026/uk-royal-navy-tracks-russian-landing-ships-and-military-cargo-convoy-crossing-the-english-channel
- UK shadows Russian vessels through the English channel. (5 mars 2026 Royal Navy News) >>>https://www.royalnavy.mod.uk/news/2026/march/05/20260305-uk-shadows-russian-vessels-through-the-english-channel
- La Armada monitoriza un buque de desembarco ruso en aguas del sur de España (Infodefensa 10 février 2026) >>> https://www.infodefensa.com/texto-diario/mostrar/5766704/armada-monitoriza-buque-desembarco-ruso-aguas-sur-espana
- UK Prepares to Tackle Russian Shadow Fleet Ships in UK waters (Naval News 29 mars 2026) >>> https://www.navalnews.com/naval-news/2026/03/uk-prepares-to-tackle-russian-shadow-fleet-ships-in-uk-waters/