Par Linda Verhaeghe – Entretien avec Thomas Hiriart, vice-président du club StartAir et PDG de ION-X
Sous les verrières de la tour Euronext à La Défense, le GIFAS a célébré le 26 mars 2026 l’entrée de la 100ᵉ startup au sein de son programme StartAir. Au-delà du symbole, cet événement met en lumière une transformation plus profonde : celle d’une filière aéronautique et spatiale contrainte d’accélérer face à un environnement stratégique marqué par des « chocs » successifs à la fois technologiques, géopolitiques et économiques. Comme l’a souligné Olivier Andriès, président du Gifas et PDG de Safran, il ne s’agit plus simplement d’innover, mais d’anticiper les risques dans un « monde de chocs ». Dans ce contexte, la souveraineté industrielle s’impose comme un impératif structurant, en particulier face à l’intensification de la compétition technologique mondiale. La souveraineté est devenue « cardinale », d’autant plus face à des avancées rapides, notamment « à l’Est ».
L’innovation n’est ainsi plus verticale, mais collective, les cinq-cent-vingt-neuf entreprises du GIFAS, des grands donneurs d’ordre aux jeunes pousses, formant désormais un même écosystème. Dans ce paysage recomposé, les startups jouent un rôle clé : agiles, rapides, souvent positionnées sur des technologies de rupture comme les drones, l’intelligence artificielle ou le spatial nouvelle génération. Lancé pour intégrer ces acteurs émergents, le programme StartAir s’impose ainsi comme une pièce maîtresse, dans l’objectif de créer des ponts entre industriels, investisseurs et pouvoirs publique, tout en accompagnant la montée en puissance de jeunes entreprises prometteuses. Le franchissement du cap des 100 membres n’est donc pas qu’un symbole et marque l’ancrage du dispositif dans la filière, en illustrant, toujours selon Olivier Andriès, « la vitalité de l’innovation en France ». Mais derrière cet enthousiasme, une condition demeure : le financement. Entre levées de fonds privées, soutien de l’État et budgets de défense, notamment via la loi de programmation militaire, l’équation reste délicate.
Le point d’orgue de la journée fut la révélation du 100e membre : CGreen. Cette jeune entreprise développe une fibre de carbone biosourcée à partir de cellulose, alternative directe aux matériaux aujourd’hui importés des États-Unis, de Chine ou du Japon, pour la fabrication de pièces légères, résistantes et durables. L’enjeu est ainsi double, puisqu’il s’agit de réduire une dépendance critique tout en répondant aux impératifs environnementaux. « Nous remplaçons le pétrole par la cellulose, avec des performances équivalentes », explique Gaëlle Guyader, co-fondatrice de CGreen avec Céline Largeau. Une promesse industrielle ambitieuse, portée par dix ans de recherche et concrétisée par une première levée de fonds en 2025. Prochaine étape, l’industrialisation et, avec elle, l’ambition de faire émerger une filière française et européenne de fibre de carbone durable.
A l’occasion de ce franchissement symbolique des 100 membres du club StartAir, Thomas Hiriart, vice-président du club et PDG de ION-X, revient sur les enjeux de l’écosystème, le passage à l’échelle et la souveraineté industrielle française dans une interview que nous relatons ci-dessous.
Quel est l’écosystème actuel de StartAir et comment va-t-il évoluer face à une convergence d’enjeux ?
Bien plus qu’un club de startups, StartAir est un écosystème représentatif de toute la filière. Aujourd’hui, 60 % des startups œuvrent dans l’aéronautique, 40 % dans le spatial, et près de 30 % ont des activités défense. Cette hybridation reflète ces convergences technologiques et stratégiques actuelles. Autre caractéristique : l’ancrage territorial. En effet, même si l’Île-de-France et la région Midi-Pyrénées demeurent deux pôles majeurs, on retrouve des startups dans le grand Ouest ou encore dans l’Est. Il s’agit d’un véritable réseau national d’entrepreneurs.
StartAir n’existe en outre pas en silo. Ses startups sont déjà en relation avec les grands groupes, les PME et les ETI, sans logique de compétition. Certaines sont même clientes ou fournisseurs de ces acteurs. Depuis sa création il y a quatre ans, le club a ainsi beaucoup évolué : on est passé d’un vivier de jeunes entreprises en maturation à l’émergence de sociétés plus matures, avec du chiffre d’affaires, parfois rentables. L’enjeu désormais est de faire émerger des champions, ce qui pose notamment la question du financement : il existe encore un fossé important entre le capital-risque et les financements de croissance. C’est un défi majeur pour toute la filière.
Quels sont les principaux défis et initiatives pour un passage à l’échelle industrielle ?
Le principal challenge est justement de transformer l’innovation technologique en activité industrielle. Une startup peut développer une solution de pointe, mais sans écosystème, elle restera isolée. StartAir décloisonne le secteur : nous mettons les entrepreneurs en contact avec des grands groupes, des investisseurs, et des acteurs publics français et européens.
La souveraineté industrielle est également centrale : sécuriser les chaînes d’approvisionnement, accéder aux composants critiques, gérer les coûts de l’énergie… Autant de contraintes qui structurent le travail des startups et leur intégration dans la filière.
Le cap des 100 membres est symbolique, quels sont vos objectifs pour les douze prochains mois ?
Avec cent membres, StartAir entre dans une nouvelle phase. Pour 2026, notre feuille de route repose sur trois axes : d’abord, renforcer la visibilité et l’influence des startups auprès des grands donneurs d’ordre publics et privés. Ensuite, accroître leur intégration dans les commissions du GIFAS pour générer des synergies avec les grands groupes : décision qui a été formalisée lors de la première table ronde par Anne-Charlotte Fredenucci, présidente de la commission commerciale du GIFAS et présidente du groupe Ametra.
Il nous faut enfin travailler sur les solutions de financement pour le passage à l’échelle, en mobilisant experts en fusions-acquisitions, banques, Euronext et acteurs publics, afin de faire émerger les futurs champions industriels.
En tant que PDG de ION-X, que vous a concrètement apporté StartAir ?
ION-X, start-up spécialisée dans la propulsion ionique pour satellites, a levé une vingtaine de millions d’euros et compte une trentaine de collaborateurs. Le premier démonstrateur a déjà volé sur une mission de l’Agence spatiale européenne (ESA). Aujourd’hui, nous entrons en phase d’industrialisation, avec des livraisons prévues dès cette année.
StartAir nous a permis de nous insérer dans l’écosystème, de rencontrer investisseurs et clients, et de gagner en crédibilité. Le franchissement des cent membres marque le passage d’un réseau de startups à un écosystème structuré, où ces acteurs peuvent désormais peser directement sur la filière. Plus qu’un programme d’accompagnement, StartAir apparaît ainsi comme un révélateur : celui d’une filière qui cherche à concilier vitesse, résilience et autonomie stratégique.
Photos
Photo 1 : Symbole StartAir © GIFAS
Photo 2 : Gaëlle Guyader, ingénieur en matériaux et procédés, co-fondatrice de Cgreen © Linda Verhaeghe, Paris, 26 mars 2026
Photo 3 : Thomas Hiriart, PDG de la start-up ION-X, co-créée en 2021 avec le CNRS © Linda Verhaeghe, Paris, 26 mars 2026