De la valeur positive du détachement: entre amour et résilience*

En ces semaines d’isolement social conséquent, un penseur peut être d’un recours inattendu : Maître Eckhart. Premier des mystiques rhénan, Maître Eckhart (1260-1328) fut un théologien et philosophe dominicain, mais avant toute chose un grand penseur qui médita avant tout sur la notion de détachement. Cette notion de détachement peut être utilement mise en perspective avec celle de résilience, car finalement, qu’est ce qui nous permet de faire preuve de résilience, si ce n’est notre capacité à faire abstraction d’un certain contexte, en d’autres termes notre capacité à nous détacher.

Nous qui nous retrouvons privés du lien aux autres et qui sommes contraints à un certain repli sur nous, en une situation qui par bien des aspects rappelle celle des ordres réguliers, pouvons trouver une valeur positive à ce concept de détachement en ces temps de confinement. Au-delà de toute considération religieuse, la conception du détachement chez Maître Eckhart, qui par bien des aspects n’est pas sans rappeler les exigences inhérentes au bouddhisme zen, peut nous inviter à méditer sur notre vécu et à entrer dans une relation aux autres moins axée sur la multiplication des contacts, mais bel et bien plus soucieuse de davantage de tact…

 

Ce qu’implique le détachement chez le mystique Rhénan

Il existe chez Maître Eckhart une équation vertigineuse qui bouleverse notre approche quotidienne de l’amour. Cette équation c’est celle qui associe en un même élan le verbe aimer et la pratique du détachement : « L’amour consiste à se dépouiller de sa propre vie par la force de l’esprit ».

Pour Eckhart, aimer n’est pas posséder, mais bien accepter la perte de manière unilatérale. Aimer ne revient donc pas à s’attacher comme on le pense de manière habituelle, mais à se détacher. Que peut donc bien signifier ce paradoxe ? L’amour chez Eckhart n’est pas non plus un amour du neutre comme chez Platon et Plotin mais un amour du rien, du vide, du néant que nous sommes tous amenés à ressentir en nos vies. Pour Eckhart, ce sentiment est la trace même de Dieu qui s’inscrit en nous via le sentiment de vacuité. Le rien est cet atopos, ce non-lieu interne, où Dieu nous saisit lorsque, parvenus à l’état de pauvreté radicale, détachés, nous sommes rendus à notre solitude essentielle.

C’est depuis cette solitude essentielle que se donne « l’étincelle de l’âme » qui nous révèle à plus que nous et finit par nous relier aux autres « autrement ». Pour Eckhart, il faut aimer Dieu au-delà de toute intellectualité, de toute image, de toute objectivation idéalisante, depuis la simplicité de l’homme détaché. En ce dépouillement radical, l’amour s’accomplit. Pour Eckhart, l’homme qui atteint cette perfection de vide en lui peut être appelé « homme noble ».

 

Que faire de cette conception du détachement aujourd’hui ?

Au-delà de toute considération religieuse particulière, nous pouvons retenir que pour Maître Eckhart l’amour est avant tout un éprouvé, éprouvé qui passe par l’exercice du détachement. L’amour s’éprouve et jaillit en nous en ce qui n’a pas de nom ou ce que d’aucun appelle l’intime, dans cet espace interne qu’ouvre le vide.

Autrement dit, l’amour a à faire avec l’intimité, mais non pas via le sentiment d’attachement, mais bien via celui de détachement. Pour Eckhart, la vie est un chemin de détachement sur lequel chaque perte doit être l’occasion d’un éveil supplémentaire. Chaque fragilité révélée est l’occasion d’une nouvelle prise de conscience sur le chemin de notre interne affectif (Serge Valdinoci). Apprendre à se détacher, c’est finalement apprendre à traverser les épreuves de la vie, à faire preuve de résilience et notre capacité à être résilients n’est pas sans aller faire face à l’abîme.

Eckhart donne une valeur éminemment positive à la pratique de l’abîme, à cette forme singulière d’auto-éviction qu’implique le détachement, puisque c’est face au néant, ou face au “sans face à face” auquel le détachement nous conduit, que nous pouvons éprouver cette nouvelle émotion qu’est l’amour. C’est en ce non-lieu périlleux où nous conduit le détachement que « croît ce qui sauve » (Hölderlin).

Ceci signifie que depuis le dénuement le plus total, celui à partir duquel l’homme dépouillé s’expose à tous les vents, chacun peut trouver son salut en méditant depuis ce non-lieu, cette « petite chambre » de l’intime qui est en l’Homme « l’humain-sans-qualités ». Plus q’une théologie, la pensée de Maître Eckhart est en fait une théophanie, laquelle a trouvé de nombreux échos dans la pensée contemporaine au travers des notions d’épiphanie pour Lévinas, de vie s’auto-affectant chez Michel Henry, d’âmour chez Lacan…

Maître Eckhart est un penseur de la ténèbre mystique, qui nous invite, loin de toute foi perceptive (Merleau-Ponty) à découvrir “l’Essence (d’) amour de l’amour”  (François Laruelle) et nous permet de trouver un sens original et profond à la notion de résilience.

 

* A Paul Petit, résistant, traducteur français de Maître Eckhart (Pour Jean-Marie Petit)

 

Bibliographie :

  • Œuvres de Maître Eckhart, Tel Gallimard
  • Alain de Libera, La mystique rhénane, Paris, Éditions du Cerf, 1999
  • Serge Valdinoci, La Science première, L’Harmattan
  • François Laruelle, Théorie des étrangers, science des hommes, démocraties, non-psychanalyse, Kimé
  • Michel de Certeau, La fable mystique, Tel Gallimard
  • Michel Henry, L’Essence de la manifestation

Illustration telle que reproduite sur le site: https://www.senanque.fr/