UN RENFORCEMENT DES LIGNES ARRIERES DEVENU INCONTOURNABLE. Par Francis Tusa.
La prise de conscience que la logistique n’est plus – si elle l’a jamais été – une activité des lignes arrières est en train de faire son chemin chez les deux plus grandes puissances militaires européennes, à savoir la France et le Royaume-Uni. En France, le budget de défense 2009 ainsi que la Loi de programmation militaire 2009-2014 et, au Royaume Uni, différentes commandes dans le cadre de la procédure d’urgence opérationnelle (UO) mettent en exergue la nécessité de renforcer le blindage des véhicules logistiques. Il s’agit là d’un changement radical d’attitude envers les unités de soutien, tel que l’on n’en avait pas vu depuis longtemps.
Des commandes en Urgences Opérationnelles bienvenues au Royaume-Uni
En novembre 2008, le ministère de la défense britannique confirmait le détail d’une commande effectuée dans le cadre de la procédure d’urgence opérationnelle pour une valeur de 700 millions de livres (soit environ 813 millions d’Euros) portant sur la fourniture d’une nouvelle famille de véhicules tactiques de soutien (TSV, pour Tactical Support Vehicles), comprenant trois classes : les véhicules lourds, moyens et légers.
- La société Force Protection Inc. a été sélectionnée pour fournir la version lourde, le TSV (H) : quatre-vingt quinze versions cargos du véhicule Cougar 6×6, qu’utilise l’armée britannique sous le nom de Mastiff, vont être adaptées aux besoins britanniques par NP Aerospace au Royaume-Uni. Le nouveau TSV (H) porte le nom de Wolfhound : le plateau est conçu pour supporter 4,5 tonnes et la cabine résistante aux mines peut contenir jusqu’à quatre équipes.
- Navistar Defense a été sélectionné pour livrer le véhicule intermédiaire, le TSV(M), à partir d’une version adaptée de son véhicule international MXT-MVA. Surnommé Husky par les forces armées britanniques, deux cent soixante TSV(M) seront livrés en trois versions : utilitaire, ambulance et poste de commandement. La capacité d’emport peut atteindre 1,5 tonnes.
- Quant à la version légère, c’est le concept du Jackal de Supacat, déjà en service dans sa version 4×4 au sein des forces armées britanniques, qui a été retenu : quatre-vingt véhicules 6×6, appelés Coyote, seront en mesure de transporter également jusqu’à 1,5 tonnes de matériel logistique.
Le raisonnement ayant conduit à la sélection de ces trois types de véhicules est simple : « les patrouilles en Afghanistan ne sortent plus seulement pour quelques heures ou une journée », explique le Lieutenant-Colonel Charles Clee, responsable des UO au sein du ministère de la défense, à la direction du matériel (manœuvres terrestres) (Directorate of Equipment Capability – Ground Manœuvre) : elles quittent maintenant l’enceinte de la base pour plusieurs jours. Nous avons été témoins de nombre de problèmes en essayant de soutenir ce type d’opérations. D’où la nécessité d’établir certains types de spécificités pour le TSV ». Et d’expliquer pourquoi ces véhicules sont devenus si indispensables : « pour des opérations de plus longue durée, il y a très peu de place dans les véhicules pour tout le matériel dont les militaires peuvent avoir besoin – eau, munitions, etc… Il n’existe par ailleurs aucun lieu de stockage approprié à l’intérieur même des véhicules, ce qui fait qu’en cas d’attaque par engin explosif improvisé (E.E.I.), du matériel mal arrimé peut immédiatement produire l’effet de projectiles mortels ».
Bien que de nombreux véhicules soient conçus comme plateformes logistiques, certaines versions, telles en particulier le Wolfhound, peuvent être utilisées par les spécialistes du génie, dont les équipements spéciaux sont souvent assez volumineux, et les artilleurs de la Royal Artillery (RA). La RA peut ainsi se servir des Wolfhound comme plateformes de transport principales pour les canons de 105 mm, ainsi que pour le transport de munitions. «En définitive, nous pouvons ainsi donner d’avantage d’options aux commandants sur le terrain en Afghanistan », souligne le Lieutenant-Colonel Clee. Les TSV sont de fait complémentaires des véhicules de soutien MAN actuellement en service au sein de l’armée de terre britannique : ces derniers ont été modernisés pour les opérations dans le cadre du programme UO Citadel, ce qui s’est traduit par un renforcement du blindage, une protection anti-mines 22 au niveau du châssis, ainsi que divers systèmes de brouillage électronique à l’encontre des EEI et engins du même type. «Les camions MAN sont dans bien des cas plus volumineux que de besoin», note le Lieutenant- Colonel Clee. En ce qui concerne les capacités tout-terrain et la protection contre les plus hauts niveaux de menaces rencontrées aujourd’hui en Afghanistan, «même si les véhicules de soutien sont nettement mieux protégés, ils ne peuvent pas faire face à ce niveau de menace, d’où la décision de développer le TSV afin de résister précisément à l’intensification de la menace». Les camions MAN sont maintenant regroupés au sein des troupes et font partie intégrante des unités de l’avant dont elles assurent le soutien logistique, ce qui n’était pas prévu au départ.
Un autre programme issu des UO et annoncé à peu près à la même époque est le projet Talisman, un système spécifiquement consacré au dégagement des voies et basé sur les véhicules anti-EEI Buffalo de Force Protection Inc., ainsi que sur les ‘High Mobility Engineer Excavators’ (engin excavateur d’ingénierie à forte mobilité) de la compagnie JCB.
La France comble son retard
En situation de sous-équipement Un convoi Français en Afghanistan Crédit : ECPAD, 2008 relatif pour les missions de type Irak et Afghanistan, la France a entrepris une grande diversité de programmes destinés à améliorer les capacités de ses forces armées. Nombre d’entre eux concernent les unités logistiques et de soutien et sont comparables aux programmes entrepris au cours de ces dernières années par les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie. Les mesures incluent de nouveaux systèmes, ainsi que des équipements complémentaires destinés à améliorer les capacités des matériels existants.
Le programme des Porteurs polyvalents terrestres (PPT), annoncé dans la Loi de programmation militaire (LPM) 2009-2014, vise à remplacer une pléthore de divers camions lourds tactiques en service dans les forces armées françaises à l’heure actuelle. Un des impératifs majeur est le transport des containers pour assurer l’acheminement de larges quantités d’approvisionnement en opération. La charge peut aller de huit à quinze tonnes. Un total de mille huit cent véhicules est prévu avec livraison à partir de 2012. Le ministère de la défense français estime que, bien que basés sur des véhicules commerciaux, les PPT auront une bonne mobilité tout-terrain, ainsi qu’une protection balistique intégrée et différents systèmes d’appoint. (PVP) constituent une
Les Petits véhicules protégés amélioration supplémentaire en matière de protection des unités logistiques et de soutien, dont la mise en service a été accélérée dans le cadre du budget 2009. Disposant d’une protection standard OTAN de niveau 2, le PVP est un 4×4 d’un poids total en charge de 5,3 tonnes. Les premiers véhicules furent livrés début 2008, et le budget 2009 a accru le nombre de véhicules prévus de 933 à 1500. L’objectif est que le PVP de base – une version commandement (C2) est prévue – serve aux unités logistiques et de soutien et soit utilisé pour des missions du type escorte de convois.
En même temps, la France a adopté la même procédure d’urgence opérationnelle qu’au Royaume-Uni à partir de 2008, avec plus de 115 millions d’Euros, et plus de 160 millions d’Euros en 2009, permettant le déploiement rapide de matériel. Les premières UO ont permis depuis avril 2008 l’acquisition dans le domaine logistique des équipements suivants :
- une centaine de véhicules cargo GBC 180 rénovés (Renault) ;
- 31 cabines blindées pour les GBC 180 ;
- 250 brouilleurs adaptés pour différents véhicules ;
- 5 véhicules Buffalo anti-mines et anti-EEI de Force Protection ;
- 150 kits de protection avancée pour les camions logistiques ;
- Kits de renforcement de blindage pour les véhicules blindés légers (VBL) 4×4 utilisés pour le transport de troupes ;
- 20 lance-grenades de 40 mm et 20 000 grenades ;
- Un maximum de 500 postes d’armements télécommandés adaptés à différentes catégories de véhicules.
Les premières livraisons ont eu lieu dès fin 2008, ce qui s’avère un processus exceptionnellement rapide. Les retours d’expérience d’Afghanistan, mais aussi des théâtres d’engagement traditionnels de la France, tels que le Liban et nombre de pays africains, ont également conduit à appliquer cette même procédure d’urgence opérationnelle à certains programmes d’armement. On a ainsi assisté à un accroissement des ressources dans les domaines suivants :
- Développement d’une nouvelle génération de brouilleurs anti- EEI (la France perçoit un certain nombre de limitations en ce qui concerne les technologies et solutions actuelles) ;
- Développement et acquisition de nouveaux blindages d’appoint destinés à différents types de véhicules ;
- Systèmes de protection pour les patrouilles à pied et les unités déployées loin de leurs véhicules blindés ;
- Modernisation des systèmes d’ouverture et de déblaiement des routes ;
- Développement et acquisition de robots anti-EEI et autres drones terrestres.
Par leurs choix respectifs, tant la France que le Royaume-Uni démontrent qu’il est vraisemblable que les unités de soutien et logistique ne soient dorénavant plus traitées différemment des unités de la ‘ligne de front’. Avec la prise de conscience que les menaces sont ‘tous azimuts’ et que les forces partagent les mêmes risques, il est clair que l’équipement des unités de soutien doit être analogue à celui des forces de combat. Savoir si cette tendance sera confortée dans le cadre des programmes du futur, tels que Scorpion en France, FRES (Future Rapid Effect System) au Royaume-Uni ou la version révisée du FCS (Future Combat System) aux Etats-Unis, demande confirmation. Mais il semble que les forces logistiques ne soient plus condamnées à être chroniquement sous-équipées, voire ignorées.
Crédit : U.S. Marine Corps, Regimental Combat Team 1, Sgt. Nathaniel C. LeBlanc, 2008
Lire l’édition dans son intégralité >>> OPÉRATIONNELS SLDS 1 (SLD 1) / AUTOMNE 2009
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