Par Frédéric Lert – Arctic Defender
Au coeur de l’Alaska, face à la Russie, l’exercice Arctic Defender a réuni près d’une centaine d’avions de combat occidentaux aux cours de l’été. Parmi eux, un fort contingent européen rassemblant l’Allemagne, l’Espagne et la France.
Plafond bas, stratus filant au ras de l’eau grise du Pacifique nord… L’Airbus A330 MRTT « Phénix » de l’armée de l’Air et de l’Espace est en longue finale sur la 06-24, piste secondaire d’Elmendorf Air Force Base. Visible à quelques kilomètres à peine sur la droite, la 15-33 de l’aéroport civil d’Anchorage. La piste principale d’Elemendorf AFB étant en travaux, les axes d’approche des pistes civile et militaire en viennent à se croiser dangereusement au-dessus de l’estuaire de la Knik river… Ce n’est pourtant pas la place qui manque en Alaska : avec ses 1,7 millions de km2 le plus vaste état américain offre trois fois la superficie de la France…
Concentré sur son approche, autorisé à l’atterrissage, l’équipage de l’Airbus est bien loin de ces considérations géographiques. Le vol de dix heures qui se termine a conduit le ravitailleur de sa base provençale d’Istres à l’extrémité occidentale du continent américain. France, Royaume Uni, Islande, Groenland et enfin Canada ont été traversés d’un seul coup d’aile. Avec le décalage horaire, l’avion gris se pose en Alaska peu ou prou à l’heure à laquelle il a quitté la France. L’exercice Arctic Defender arrive à son terme et l’Airbus vient prendre la relève d’un autre ravitailleur déjà présent sur place. Il faut en effet comprendre qu’Arctic Defender est l’un des trois actes majeurs du déploiement Pégase 2024 au cours duquel l’AAE bouge sans cesse ses pions logistiques et roque ses pièces sur l’échiquier mondial.
Pour sa cinquième édition, la mission Pégase a en effet pris une dimension multinationale avec l’association de trois autres pays européens : l’Allemagne, l’Espagne et le Royaume-Uni. Par l’intégration d’alliés européens et la diversification des routes aériennes empruntées, l’édition 2024 a mis l’accent sur le développement des partenariats et des coopérations opérationnelles avec un large réseau de pays à travers le monde. La mission a également été marquée par l’enchainement complexe de trois séquences simultanées :
- Pacific Skies, du 27 juin au 15 août: un déploiement tripartite des nations du projet SCAF, Allemagne, Espagne et France. Au sein de Pacific Skies, plus de 200 aviateurs français ont participé successivement à trois exercices majeurs : Arctic Defender en Alaska, Pitch Black en Australie et Tarang Shakti en Inde tout en multipliant les escales « valorisées » au Canada,, au Japon et aux Emirats Arabes Unis. Le dispositif français a aussi été en mesure d’appuyer les forces outre-mer via des escales spécifiques en Nouvelle-Calédonie, à Saint-Pierre-et-Miquelon et sur l’île de la Réunion.
- Griffin Strike : du 06 au 10 juillet, la France et le Royaume-Uni ont effectué une projection de puissance conjointe vers l’Indopacifique dans le cadre de la mise en oeuvre de la composante aérienne de la CJEF, force expéditionnaire commune interarmées, lancée en 2010 lors de la signature du Traité de Lancaster House entre la France et le Royaume-Uni. Rafale, A330 MRTT Phénix et A400M français, Eurofighter Typhoon et Airbus A330 Voyager et A400M anglais ont effectué cette mission en vol tandis que des officiers de planification et de conduite des opérations aériennes français et anglais travaillaient ensemble au Centre Air de planification et de conduite des opérations (CAPCO) de la base aérienne de Lyon-Mont Verdun afin d’en assurer la conduite. Après des escales aux Emirats arabes unis et à Singapour, cette force aérienne commune a rallié l’Australie en quatre jours pour ensuite participer à l’exercice Pitch Black.
- Escales et diplomatie aérienne : du 23 juillet au 09 août, une partie du dispositif PEGASE 24 a renforcé le partenariat français avec l’Indonésie, les Philippines, le Qatar et l’Egypte, au travers d’escales dites « valorisées », permettant des échanges officiels de haut niveau et des entraînements communs avec les armées de l’air des pays visités.
Focus sur Pacific Skies

Mais revenons à l’Alaska avec un petit retour en arrière historique. En 1867, le Tsar Alexandre II décide de vendre aux Etats-Unis, ce territoire invivable, difficilement accessible pour lui car placé de l’autre côté du détroit de Bering. Washington verse 7,2 millions de dollars de l’époque et récupère ce qui devient alors son 49ème état. Cent cinquante sept ans plus tard, l’Alaska se révèle plus que jamais riche en ressources naturelles et stratégiquement placée face à la Russie et au Pacifique nord. Les Etats-Unis renforcent actuellement les moyens aériens installés sur les bases d’Elmendorf (Anchorage) et Eielson (Fairbanks). Eielson est également devenu depuis quelques années le point d’ancrage de l’exercice Red Flag Alaska, avec à sa disposition une des plus grandes zones d’entraînement du monde occidental.
Red Flag Alaska accueille le plus souvent les nations du Pacifique. Mais en juillet dernier, ce sont les Européens qui ont débarqué en force sur la base aérienne. Dans le cadre du déploiement intitulé « Pacific Skies », une armada germano-franco-espagnole a donc fait escale en Alaska pendant deux semaines dans le cadre de l’exercice Arctic Defender auquel se sont joints l’US Air Force, les US Marines et les Canadiens. « Avec Pacific Skies 24, nous autres, Européens, venons nous montrer dans une région du monde qui reste très importante pour nous » résumait d’ailleurs le général Ingo Gerhartz, chef d’état-major d’une Luftwaffe leader de cette aventure.
Les trois nations du programme SCAF se sont donc retrouvées dans ce déploiement lointain du mois de juin au mois d’août dernier, avec comme objectif commun de participer ensuite à l’exercice Pitch Black en Australie, puis à des escales au Japon et enfin, sur le chemin du retour, à l’exercice Tarang Shakti en Inde. Les trois détachements rassemblaient un total de plus de quarante aéronefs accompagnés par près de 1800 personnes. Il faut souligner que pour la France, Pacific Skies ne constituait qu’un volet de la mission Pégase 2024. Un autre détachement, fruit cette fois d’une coopération avec la Royal Air Force britannique, était envoyé en Australie par la route Est, via les Emirats Arabes Unis et Singapour.
Au niveau tactique, Arctic Defender a coché toutes les cases d’une préparation de très haut niveau à la guerre de haute intensité. Les équipages retiennent de cet exercice la richesse des scénarios et l’exceptionnel cadre d’entraînement offert. Les COMAO multinationales ont engagé chaque jour une cinquantaine d’appareils avec en leur sein des avions de transport tactique pour les missions d’infiltration, de poser d’assaut et de parachutage. Les zones de travail étaient non seulement immenses, mais également très généreuses pour les conditions de vol. Vol supersonique, vol à très basse hauteur, brouillage électromagnétique, menaces sol-air réelles et simulées grâce à la présence d’un polygone regroupant divers systèmes anti-aériens, rien ne manquait pour offrir un grand niveau de réalisme à l’entraînement.
Pour les participants français, la réglementation permettait aux A400M de descendre à 330 pieds en entraînement, voire 150 pieds sous dérogation. Autant dire très peu de chose pour un avion de 120 tonnes évoluant à 270 noeuds. Les Rafale étaient quant à eux capables de pousser à 600 noeuds, un peu plus d’une centaine de pieds au-dessus du sol seulement. « Les conditions offertes par Arctic Defender plaçaient cet exercice au meilleur niveau », souligne un pilote de Rafale. « Les règles d’utilisation de l’espace aérien, immense et avec très peu de contraintes, ont permis d’exploiter les avions de combat au mieux de leurs possibilités ».
La participation simultanée d’A400M français et allemands a été l’occasion d’un partage de responsabilités entre les deux armées de l’Air : un A400M français a par exemple assumé la fonction de package leader sur deux missions, avec sous ses ordres deux appareils allemands. Inversement, un avion de la Luftwaffe a « leadé » un avion français sur une troisième mission. « Les savoir-faire, procédures et réglementations sont standardisés entre les deux armées. Certaines formations de base des équipages se font en Allemagne. Inversement, la formation tactique de la plupart des pilotes allemands se fait en France et les synergies sont très fortes », soulignait à cette occasion le commandant du détachement A400M de l’AAE.
L’exercice a également été très riche pour le détachement de quatre Rafale au standard 4.1, qui comprenait notamment une équipe de l’Escadron de Chasse et d’Expérimentation 1/30 « Côte d’Argent » appartenant au CEAM de Mont-de-Marsan : « Arctic Defender nous a offert la possibilité d’évaluer la cohérence d’ensemble et d’expérimenter de nouvelles capacités du nouveau standard du Rafale » expliquait un des pilotes de l’ECE présent sur l’exercice. « Pour nous, il s’agissait en quelque sorte d’une grande répétition avant la mise en service opérationnelle de l’avion dans cette nouvelle définition ». L’équipe du CEAM pouvait notamment compter sur l’engagement de nombreux plastrons, dans le domaine air-air, mais aussi dans le domaine de la guerre électronique et de la défense sol-air. Les équipages de Mont-de-Marsan ont pu ainsi travailler sur le combat collaboratif, qui passe notamment par l’extension du champ d’application des liaisons de données et qui constitue un des points fort du Rafale 4.1
Pour une Luftwaffe peu engagée internationalement, la mission Pacific Skies constituait un rendez-vous essentiel de l’année 2024. L’armée de l’Air allemande avait déployé un contingent exceptionnel. Ont été engagés pas moins de huit Typhoon du Taktisches Luftwaffengeschwader 31 (TLG31) « Boelcke » et douze Tornado du Taktisches Luftwaffengeschwader 33 (TLG 33). Les premiers sont basés en temps normal à Nörvenich et les second à Büchel. Pacific Skies pourrait sans doute constituer la dernière sortie internationale des Tornado avant le retrait de service des avions, l’Allemagne étant par ailleurs la dernière utilisatrice européenne du chasseur bombardier de la Guerre froide. Le départ à la retraite des biplaces à géométrie variable devrait intervenir entre 2025 au plus tôt et 2030 au plus tard. Le convoyage de ces appareils depuis leurs bases allemandes fut assuré par des Airbus A330 MRTT de la MMU (Multinational MRTT Unit), avec une escale à Goose Bay au Canada. Quatre H145M du HSG64 (Hubschraubergeschwader) avaient également fait le déplacement vers l’Alaska, mais dans la soute d’avions de transport cette fois. Le suivi logistique de cette armada a nécessité l’envoi de plusieurs centaines de conteneurs par voie maritime !
Troisième larron de Pacific Skies, l’Espagne participait avec quatre Typhoon et deux A400M. Arctic Defender ne devait être au départ qu’un exercice trilatéral entre Européens sur le « range » mis à leur disposition par l’US Air Force. Celle-ci a toutefois choisi de se greffer sur l’exercice avec les F-35 des 355th et 356th Fighter Squadron basés à Eielson, les F-22 Raptors du 3rd Wing d’Elmendorf et une très large palette d’avions de transport, de ravitaillement et même deux B-52H en provenance de Minot AFB. Des F/A-18 « legacy » étaient également présent, en provenance de l’aviation royale canadienne et du 3rd Marine Aircraft Wing de l’US Marine Corps. Au total, Arctic Defender a donc réuni plus de 90 avions.
Une fois l’exercice terminé, les détachements européens ont poursuivi leur périple vers l’Ouest avec des escales au Japon, puis en Australie pour l’exercice Pitch Black. Le Japon est une destination rare : pour la France et l’Allemagne, il s’agissait du deuxième déploiement seulement d’avions de combat. Pour l’Espagne, c’était même une première soulignée par les autorités des deux pays. Sur le chemin du retour vers l’Europe, les trois pays se retrouvèrent une dernière fois en Inde pour participer ensemble à l’exercice Tarang Shakti, premier exercice multinational organisé par l’Inde et librement inspiré du Red Flag américain.
Photos © F. Lert, 2024
Pégase, une mission à l’envergure grandissante
Pour sa cinquième édition, la mission Pégase a donc pris une dimension multinationale avec l’association de trois autres pays européens : l’Allemagne, l’Espagne et le Royaume-Uni. Par l’intégration d’alliés européens et la diversification des routes aériennes empruntées, l’édition 2024 a mis l’accent sur le développement des partenariats et des coopérations opérationnelles avec un large réseau de pays à travers le monde. La mission a également été marquée par l’enchainement complexe de trois séquences simultanées :
- Pacific Skies, du 27 juin au 15 août: un déploiement tripartite des nations du projet SCAF , Allemagne, Espagne et France. Au sein de Pacific Skies, plus de 200 aviateurs français ont participé successivement à trois exercices majeurs : Arctic Defender en Alaska, Pitch Black en Australie et Tarang Shakti en Inde tout en multipliant les escales « valorisées » au Canada,, au Japon et aux Emirats Arabes Unis. Le dispositif français a aussi été en mesure d’appuyer les forces outre-mer via des escales spécifiques en Nouvelle-Calédonie, à Saint-Pierre-et-Miquelon et sur l’île de la Réunion.
- Griffin Strike : du 06 au 10 juillet, la France et le Royaume-Uni ont effectué une projection de puissance conjointe vers l’Indopacifique dans le cadre de la mise en oeuvre de la composante aérienne de la CJEF, force expéditionnaire commune interarmées, lancée en 2010 lors de la signature du Traité de Lancaster House entre la France et le Royaume-Uni. Rafale, A330 MRTT Phénix et A400M français, Eurofighter Typhoon et Airbus A330 Voyager et A400M anglais ont effectué cette mission en vol tandis que des officiers de planification et de conduite des opérations aériennes français et anglais travaillaient ensemble au Centre Air de planification et de conduite des opérations (CAPCO) de la base aérienne de Lyon-Mont Verdun afin d’en assurer la conduite. Après des escales aux Emirats arabes unis et à Singapour, cette force aérienne commune a rallié l’Australie en quatre jours pour ensuite participer à l’exercice Pitch Black.
- Escales et diplomatie aérienne : du 23 juillet au 09 août, une partie du dispositif PEGASE 24 a renforcé le partenariat français avec l’Indonésie, les Philippines, le Qatar et l’Egypte, au travers d’escales dites « valorisées », permettant des échanges officiels de haut niveau et des entraînements communs avec les armées de l’air des pays visités.
Photo 1 © AAE
Photo 2 © F. Lert