Par Robbin Laird et Edward Timperlake – De Saigon au Pentagone : le parcours de Hung Cao et la transformation de la défense du Pacifique

Cet article est la version française d’une interview publiée par notre site partenaire Defense.Info le 14 novembre dernier sous le titre « From Saigon to the Pentagon: Hung Cao’s Journey and the Transformation of Pacific Defense », ainsi que par Breaking Defense :

 

Lors d’un entretien avec le sous-secrétaire à la Marine, deux grands sujets furent évoqués : sa récente visite au Vietnam aux côtés du secrétaire à la Guerre, ainsi que sa priorité stratégique actuelle, à savoir le défi que représente la défense de Guam.

Le 3 octobre 2025, Hung Cao a prêté serment en tant que sous-secrétaire à la Marine. Moins de trois semaines plus tard, le 21 octobre 2025, il se rendait à Guam en qualité de « Senior Defense Official » – équivalent en France de Haut fonctionnaire de défense (HFD) – pour Guam et le Commonwealth des îles Mariannes du Nord, signalant clairement l’urgence et la priorité accordées à l’île en tant que hub stratégique pour la projection de puissance américaine.

Le lien de Hung Cao avec la région dépasse largement ses fonctions officielles. Il y a cinquante ans, enfant réfugié de quatre ans fuyant la chute de Saigon en 1975, il transita par Guam avant d’entrer aux États-Unis. Son retour au Vietnam le 2 novembre 2025 aux côtés du secrétaire à la Guerre Pete Hegseth ne constitue pas seulement une mission diplomatique : il s’agit d’un moment de bascule symbolique, à forte portée stratégique, illustrant à la fois l’évolution des relations américano-vietnamiennes et la reconfiguration plus large de la sécurité dans le Pacifique.

 

Quand le personnel et le stratégique convergent

La trajectoire de Hung Cao incarne l’imbrication complexe entre l’histoire migratoire américaine et les politiques de défense contemporaines. Né au Vietnam, réfugié lors de la chute de Saïgon, il a construit aux États-Unis une carrière qui façonne aujourd’hui sa vision stratégique. Son parcours – de réfugié vietnamien à capitaine de vaisseau au sein de l’U.S. Navy et aujourd’hui haut responsable civil au sein du Pentagone – relève d’un récit profondément américain, mais prend une résonance particulière dans le contexte géopolitique actuel.

Avant sa nomination, l’Honorable Hung Cao a mené une carrière militaire remarquée dans les forces spéciales navales, en tant que plongeur de grande profondeur et officier EOD (« Explosive Ordnance Disposal », c’est-à-dire neutralisation d’engins explosifs), Déployé  en opération extérieure en Irak, Afghanistan et Somalie, il est reconnu pour son leadership en environnements à haut risque et pour une approche pragmatique, centrée sur la sécurité des missions et la protection de ses hommes. Il a quitté le service actif au grade de capitaine de vaisseau.

Pour les Américains d’origine vietnamienne, son accession à ce poste revêt une portée symbolique majeure. Voir un haut responsable américain de la défense, d’origine vietnamienne, contribuer désormais à structurer la relation bilatérale de sécurité marque clairement la fin d’une époque et l’aube d’une autre. Sa présence à Hanoï aux côtés du secrétaire Hegseth a été chaleureusement accueillie par les autorités vietnamiennes : une situation impensable il y a encore quelques années et remarquable aujourd’hui. Une guerre longue et traumatique a laissé place à un partenariat pragmatique, fondé sur des intérêts partagés et des préoccupations communes de stabilité régionale.

 

La sécurité maritime, socle du rapprochement entre les États-Unis et le Vietnam

Le cœur de l’action de Hung Cao au Vietnam concerne la sécurité et la sûreté maritimes, ainsi que l’engagement commun en faveur d’un océan pacifique ouvert et libre d’accès. Il ne s’agit pas de diplomatie abstraite. Le Vietnam, tout comme les Philippines, est confronté à des actions répétées et agressives de la part des forces maritimes chinoises à l’encontre de navires civils, qu’il s’agisse de bateaux de pêche ou de bâtiments commerciaux, opérant dans des zones que Hanoï considère comme relevant de sa juridiction maritime légitime.

Des navires gouvernementaux chinois, y compris des garde-côtes et des milices maritimes, harcèlent et attaquent ainsi régulièrement des pêcheurs vietnamiens en mer de Chine méridionale, notamment à proximité des archipels disputés des Paracels et des Spratleys. Les incidents documentés incluent abordages et violences infligées aux équipages, usage de barres de fer et de canons à eau, destructions ou saisies de matériel, captures et détentions de pêcheurs.

Ces actions ont entraîné des pertes humaines et économiques et ont conduit à des protestations officielles du Vietnam. Elles s’inscrivent dans une stratégie chinoise plus large de remise en cause des Zones économiques exclusives (ZEE) reconnues par le droit international. Cette pression constante alimente une inquiétude réelle à Hanoï et renforce l’intérêt vietnamien pour le renforcement de ses capacités de surveillance, de patrouille et de défense de ses approches maritimes.

Les États-Unis ont répondu par des transferts capacitaires concrets. Ces dernières années, Washington a ainsi transféré trois cutters de classe Hamilton des garde-côtes américains à leurs homologues vietnamiens. Ces bâtiments, retirés de service pour être remplacés par les National Security Cutters, ont été rénovés avant leur transfert afin de conserver une pleine efficacité opérationnelle.

En renforçant les capacités vietnamiennes de patrouille et d’appréhension du domaine maritime, les États-Unis contribuent, face aux stratégies de coercition, à la résilience collective des États de la région ainsi qu’à la préservation de la liberté de navigation, bénéfique à l’ensemble des nations du Pacifique. Cao a souligné que cette coopération constitue le cœur du partenariat bilatéral : deux puissances du Pacifique partageant un intérêt fondamental pour des voies maritimes ouvertes, sûres et dédiées au commerce et à l’activité économique pacifique.

 

Coopération encadrée et doctrine des « Quatre Non »

Il convient toutefois de souligner que l’approfondissement de la coopération sécuritaire entre le Vietnam et les États-Unis s’inscrit dans le cadre de paramètres strictement définis. Les autorités vietnamiennes rappellent régulièrement la doctrine dite des « Quatre Non » :

  • Non à toute alliance militaire.
  • Non à tout alignement contre un autre pays.
  • Non aux bases militaires étrangères, et à l’usage du territoire vietnamien contre des tiers.
  • Non au recours à la force, ou à la menace de recours à la force dans les relations internationales.

Cette doctrine, parfois qualifiée de « diplomatie du bambou », vise à préserver l’autonomie stratégique vietnamienne dans un contexte de rivalités de puissances. Les transferts de cutters Hamilton illustrent une approche capacitaire compatible avec cette ligne : renforcer la sécurité des partenaires sans remettre en cause leur souveraineté stratégique, tout en répondant à des préoccupations partagées.

 

Guam : de base majeure à hub d’opérations distribuées

Lors de la publication, en 2013, de Rebuilding American Military Power in the Pacific, nous avions décrit un « triangle stratégique » – Hawaï, Guam,  Japon -, étendu à un « quadrilatère stratégique » intégrant l’Australie et la Corée du Sud. Si ces schémas étaient redessinés aujourd’hui, ils seraient profondément différents.

Guam ne disparaît pas du dispositif, mais son rôle évolue. L’île s’inscrit désormais dans une logique d’opérations maritimes distribuées, d’Agile Combat Employment et d’Expeditionary Advanced Base Operations du Corps des Marines. Elle n’est plus uniquement une base de projection, mais un nœud d’un réseau distribué, capable de disperser rapidement des capacités en fonction des crises.

Cette évolution répond à une réalité opérationnelle : la concentration crée de la vulnérabilité à l’ère des frappes de précision. La dispersion, la mobilité et la redondance accroissent la résilience tout en préservant la réactivité.

Cao a précisé que cette logique s’étend désormais à l’ensemble des îles Mariannes. L’intégration opérationnelle des îles Mariannes du Nord aux côtés de Guam augmente la surface terrestre disponible de plus de 80 %, complexifie le ciblage adverse, renforce la profondeur logistique et offre davantage d’options opérationnelles.

 

Vers une architecture de sécurité en réseau

La transformation du rôle de Guam et le renforcement de la coopération maritime avec le Vietnam s’inscrivent dans une reconfiguration plus large de l’architecture de sécurité du Pacifique. Les premières visites de Hung Cao à Guam et au Vietnam témoignent d’une stratégie américaine fondée sur les alliances et partenariats, seule approche viable dans une région aussi vaste et complexe.

Le Vietnam illustre de manière particulièrement frappante cette dynamique : d’adversaire hier, il devient aujourd’hui un partenaire pragmatique, avec une relation calibrée, mais dont la trajectoire est claire. Des évolutions similaires s’observent aux Philippines, en Australie, au Japon et en Corée du Sud, dessinant non plus un quadrilatère figé, mais un réseau dense de coopérations ajustées.

 

Le symbolique au service du stratégique

L’engagement rapide de Hung Cao à Guam et au Vietnam illustre l’articulation entre symbolique et stratégie. Son parcours personnel facilite le dialogue, mais ce sont les décisions concrètes, telles les transferts capacitaires, la posture distribuée et les investissements infrastructurels, qui donnent corps à l’engagement américain.

Cinquante ans après la chute de Saigon, la présence de Cao à Hanoï comme haut responsable du Pentagone illustre à quel point le paysage stratégique du Pacifique a changé. La sécurité maritime, la liberté de navigation et la résistance aux stratégies de coercition constituent désormais le socle de ce nouveau partenariat.

Dans ce cadre, Guam n’est plus un point fixe, mais un nœud dynamique d’un réseau flexible, à l’image de la trajectoire de Hung Cao lui-même, à l’intersection de l’histoire personnelle et de la nécessité stratégique qui caractérise cette nouvelle phase de la sécurité du Pacifique.

 

Crédit photo © https://www.navy.mil/