Par Linda Verhaeghe – A l’heure d’Eurosatory et des discours sur l’« économie de guerre », les PME de défense françaises font face à une réalité contrastée. Rencontre avec François Brion, directeur de PGM Précision : le dernier fabricant français de fusils de précision, qui défend sa souveraineté face aux géants mondiaux.
Alors que les budgets militaires progressent partout en Europe et que les discours sur la nécessité d’un réarmement se multiplient, certaines entreprises de défense françaises peinent à percevoir les effets concrets de cette dynamique. A la tête de PGM Précision depuis 2004, François Brion observe avec une certaine perplexité le contraste entre les ambitions affichées en matière de souveraineté et la réalité du marché. Pour lui et nombre de PME, « l’économie de guerre n’a apporté aucune commande. L’Ukraine non plus ».
Une « économie de guerre » tournée vers les grands maîtres d’œuvre
Pour le dirigeant, l’enjeu dépasse le simple carnet de commandes, il en va de l’autonomie stratégique du pays : « Faire le choix du fabriqué en France, c’est pérenniser l’avenir de notre propre souveraineté. Nos voisins l’ont d’ailleurs compris : l’armée italienne achète Beretta, l’armée allemande achète HK. Nous, nous achetons anglais, canadien ou américain… »
Si la montée en puissance des dépenses de défense bénéficie les grands groupes industriels, qui concentrent les grands programmes d’armement, les PME qui produisent des systèmes complets restent à l’écart de cette redistribution. « L’économie de guerre, ce sont les neuf grands donneurs d’ordre qui en captent l’essentiel des budgets , puis irriguent leur chaîne de sous-traitance. Or, nous, nous fabriquons un produit fini en nos appuyant nous-mêmes sur un réseau de sous-traitants locaux. »
Cette position place l’entreprise dans une zone grise de la Base industrielle et technologique de défense (BITD). Trop spécialisée pour bénéficier des grands programmes, suffisamment stratégique pour représenter un savoir-faire rare : celui de la fabrication française de fusils de précision militaires. Le paradoxe est d’autant plus marqué que l’histoire de PGM est intimement liée au soutien initial des armées françaises1.
Une success story née grâce à l’armée française et contrainte d’aller vers l’export
L’entreprise connaît une première reconnaissance au début des années 1990 avec l’Ultima Ratio, développé à l’origine pour le RAID. Puis vient l’Hécate II, conçu au moment du conflit en ex-Yougoslavie pour répondre au besoin d’un fusil anti-matériel de longue portée. La DGA accompagne alors l’industrialisation du système avant son adoption par l’armée de Terre. « Grâce à la France, nous avons décollé. Trente ans plus tard, nous exportons toujours cette expertise auprès de nombreux alliés ».
Aujourd’hui encore, l’Hécate II demeure en service dans certaines unités au sein des forces françaises. Pour autant, l’absence de commandes nationales récentes force cette TPE de moins de dix salariés, installée près d’Annecy, à un grand écart permanent. Si l’armée française avait propulsé l’entreprise dans les années 1990 en co-développant et en commandant l’Hécate II pour l’infanterie de l’armée de Terre, la donne a changé, car « les forces françaises n’appliquent aucune préférence nationale. Heureusement qu’il y a l’export pour nous faire vivre », confie François Brion.
Dans ce marché français, jugé insuffisant, l’export représente donc le principal moteur de croissance de l’entreprise pour lui permettre de lisser un chiffre d’affaires structurellement en dents de scie (entre 2,5 et 5 millions d’euros). PGM commercialise ainsi ses systèmes dans plus de soixante pays, grâce au soutien de la Direction internationale de la coopération et de l’export (DICE) de la Direction générale de l’armement (DGA), qui accompagne les industriels français sur les marchés étrangers. « Très présents, ils font tourner la BITD pour équiper nos alliés et conserver un outil industriel en France », salue-t-il.
Les forces françaises comme vitrine commerciale
Le dirigeant souligne un manque de cohérence en matière de doctrine d’achat au sommet de l’État et un phénomène mécaniquement pénalisant : lorsqu’une armée nationale choisit un équipement étranger, ce choix devient immédiatement un argument commercial pour le fabricant concerné. En achetant ses armes légères à l’étranger (Allemagne, Belgique, Finlande), la France prive ses propres pépites industrielles de leur meilleure vitrine commerciale.
« Nos clients regardent ce qu’utilisent nos forces, très impliquées en opérations extérieures. A l’export, il m’est souvent demandé si nos armes sont en dotation. Quand nos forces armées achètent à l’étranger, c’est une contre-publicité terrible pour nous. Elles participent malgré elles à promouvoir un savoir-faire qui n’est pas français Heureusement, le RAID, notre partenaire historique, est revenu vers nous en 2022, prouvant la supériorité opérationnelle de nos systèmes. C’est une validation technique forte ».
Investir malgré l’incertitude sur les commandes
Face aux géants, comme le finlandais Sako (sous giron Beretta) ou l’anglais Accuracy International (récemment racheté par le belge FN Herstal), PGM Précision a choisi d’aller de l’avant.
L’entreprise a investi 3 millions d’euros sur fonds propres, soutenus à hauteur de 250 000 euros par la région Auvergne-Rhône-Alpes, dans le cadre du plan de relance post-Covid, pour s’installer fin 2023 dans de nouveaux locaux de 600 m² dotés d’un tunnel de tir intégré.
Un outil calibré pour répondre instantanément à une éventuelle montée en charge, cet investissement répondant à un double objectif : pérenniser l’entreprise et disposer d’une capacité de montée en puissance rapide si le contexte stratégique l’exigeait.
Souveraineté et « Réserve industrielle »
Au-delà des équipements, PGM participe également à l’expérimentation de nouveaux dispositifs de résilience industrielle. L’entreprise figure parmi les premières sociétés françaises à avoir signé une convention de Réserve industrielle de défense avec la DGA.
Le principe consiste à former et maintenir en compétence des réservistes susceptibles d’être mobilisés pour soutenir l’activité industrielle en cas de crise majeure. « C’est l’équivalent d’une réserve opérationnelle, mais appliquée à l’industrie de défense. » Pour François Brion, cette démarche illustre une conception très concrète de la souveraineté : maintenir non seulement des capacités industrielles, mais aussi les compétences humaines nécessaires à leur mise en œuvre.
A Eurosatory 2026, du 15 au 19 juin, PGM Précision a présenté notamment l’Hécate II, le Mini Hécate II et l’Ultima Ratio : trois systèmes couvrant des besoins allant du tir de précision jusqu’au tir anti-matériel à très longue portée. Mais derrière la vitrine technologique, François Brion souhaite surtout poser une question stratégique : « Quelle place la France souhaite-t-elle réserver à ses PME de défense dans les décennies à venir ? Si nous ne soutenons pas les équipements français d’aujourd’hui et ne développons pas ceux de demain, qu’exporterons-nous dans trente ans ? »
Une interrogation qui dépasse le cas de PGM Précision et renvoie au débat plus large sur l’équilibre entre ouverture des marchés, coopération européenne et maintien de capacités souveraines nationales.
A l’heure où se profile le futur programme FHP (Fusil de Haute Précision), destiné à combler l’écart entre le fusil de précision belge en 7.62 et le fusil PGM de calibre .50, François Brion lance un appel aux décideurs : « Pourquoi ne pas décider d’emblée que cette arme sera française ? Nous avons les compétences, le savoir-faire et l’outil industriel. Donnons-nous les moyens de nos ambitions politiques … »
1 Voir ci-dessous notre reportage sur PGM publié dans notre revue Opérationnels SLDS # 28/29, printemps 2016 sous le titre : PGM Précision, la Formule 1 des fusils des tireurs d’élite, Entretien avec François Brion / propos recueillis par Murielle Delaporte

Crédit photo : à Eurosatory 2026, le stand de PGM Précision a présenté les fusils Ultima Ratio, Mini Hécate II et Hécate II, couvrant différents segments du tir de précision et du tir longue distance © droits réservés, 2026