Documentation – Le 16 septembre 2026, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, s’est exprimé à l’occasion de la soixante-deuxième conférence annuelle de la Ditchley Foundation à Oxfordshire au Royaume Uni[1].
C’est dans ce cadre qu’il a formalisé sa vision de ce qu’il qualifie d’« OTAN 3.0 », dans un contexte où l’Alliance est confrontée à « l’environnement sécuritaire le plus dangereux et le plus complexe depuis une génération ».
Cette OTAN 3.0 n’est pas présentée comme une rupture ou une reprogrammation, mais comme une transformation fondamentale où l’Europe et le Canada sont voués à jouer un rôle plus important. « It is not a reboot, but a rebalancing of our security for the better », a-t-il expliqué. Un rééquilibrage dont il résume l’objectif en quelques mots : une Europe plus forte au sein d’une Alliance plus forte ( « With a stronger Europe in a stronger NATO »).
Pour le secrétaire général, il s’agit même d’un moment charnière( « a defining moment for this Alliance, and for Europe ») nécessitant ce qu’il estime être la transformation la plus significative enl’espace d’une génération ( « the most significant transformation of our Alliance in a generation »).
De l’OTAN 1.0 à l’OTAN 3.0 : de la fondation de l’Alliance à la concrétisation de son pilier européen
Mark Rutte inscrit cette transformation dans une lecture en trois temps de l’histoire de l’OTAN.
Le premier âge – l’« OTAN 1.0 » – correspond à la période de la Guerre froide, au cours de laquelle l’Alliance a permis à la liberté et à la démocratie de vaincre face au totalitarisme (« The first age of the Alliance – NATO 1.0, you might say – stood its ground and pushed back against the brute force of the Soviet Union and communist hegemony. »).
L’« OTAN 2.0 » commence avec la soit-disant « fin de l’Histoire » et le passage de la défense territoriale de l’Europe aux opérations hors des zones d’influence traditionnelles (« out of area »). Mais cette période voit parallèlement la diminution des budgets de défense et de l’affaiblissement de la puissance militaire européenne, avec en toile de fond, l’idée que les États-Unis continueront à fournir l’essentiel de l’effort militaire et à en assumer le coût.
Une situation que Mark Rutte ne juge désormais ni juste ni réaliste.
D’où l’OTAN 3.0 et une formule qui résume à elle seule la logique du rééquilibrage recherché, à savoir l’européanisation de l’Alliance « To stay transatlantic, NATO is becoming more European. »).
L’objectif n’est donc pas de s’éloigner des États-Unis. Mark Rutte rappelle au contraire avoir été élevé dans la conviction que le ciment de l’Alliance doit demeurer américain (« the bond with the United States is crucial ». Il s’agit de construire une Alliance dans laquelle les Européens et le Canada dépensent davantage, produisent davantage et font davantage pour leur propre sécurité.
Cette prise de responsabilité est de fait déjà engagée sur le plan opérationnel. Les Alliés des États-Unis assument de plus en plus de responsabilités sur le flanc Est, dans la région baltique et dans l’Arctique. Mark Rutte souligne notamment que huit des neuf forces terrestres avancées de l’OTAN déployées dans les pays allant de la mer Noire au cercle arctique sont dirigées par des Alliés européens ou par le Canada, illustrant un rééquilibrage très concret de la structure de commandement en faveur des Européens. Qui dit plus d’investissements, dit plus de responsabilités… Aussi l’évolution doit-elle également concerner la structure même de l’Alliance ( « In NATO 3.0, European Allies will take on more roles in NATO’s command structure. »)
Cette européanisation accrue n’est pas synonyme de découplage transatlantique. Une Europe sûre, un Atlantique sûr et un Arctique sûr constituent à la fois des priorités pour l’OTAN et des conditions essentielles de la sécurité à long terme des États-Unis.
Mark Rutte prend à cet égard l’exemple des sous-marins nucléaires russes sortant de la péninsule de Kola : leur objectif en temps de guerre ne serait pas l’Europe mais le territoire américain. Il appartient donc à l’OTAN d’empêcher leur débouché dans l’Atlantique Nord, illustration de l’interdépendance entre la défense de l’Europe, du Canada et des États-Unis.
Le fondement de l’Alliance reste dès lors inchangé dans le respect de l’Article V (« An attack on one is an attack on all. »)
Répondre à l’intensification de la menace
Ce rééquilibrage intervient alors que la menace s’accroît et se complexifie chaque jour davantage (« NATO faces the most dangerous and complex security environment in a generation »).
Mark Rutte en énumère les principales composantes, à savoir la Russie et la guerre en Ukraine, le terrorisme, l’Iran et les « basculements tectoniques de la compétition géopolitique mondiale » (« Russia and its war against Ukraine; terrorism; Iran; and the tectonic shifts of global geopolitical competition. »).
La Russie occupe cependant une place particulière dans son propos. Au-delà de la guerre en Ukraine, le secrétaire général décrit une campagne russe beaucoup plus large d’actions hostiles contre les Alliés.
S’exprimant au Royaume Uni, il a rendu hommage à nombre d’opérations britanniques ayant permis de mettre au jour les activités de sous-marins russes menaçant l’intégrité des câbles sous-marins, ou encore de dénoncer les campagnes russes dans le cyberespace. Il évoque également l’arrestation et la condamnation au Royaume-Uni de saboteurs russes cherchant à perturber le soutien à l’Ukraine et les actions alliées contre la flotte fantôme russe.
L’OTAN ne se laissera pas intimider par ces actions, a affirmé Mark Rutte, pour lequel les agissements de la Russie visant à faire cesser le soutien occidental à l’Ukraine ont l’effet inverse.
L’Ukraine constitue parallèlement une source directe de retour d’expérience pour les Alliés. Les enseignements tirés de la guerre contribuent à renforcer leurs propres défenses, notamment grâce à l’expertise ukrainienne dans les domaines des drones et de la défense aérienne.
La transformation de l’Alliance doit désormais s’inscrire dans la durée, tandis que l’OTAN doit être à la source de ces changements destinés à générer une expression de besoins commune, des forces intégrées, des plans crédibles et une puissance dissuasive collective (« We must now turn our new momentum into a lasting transformation. NATO must be the engine of change. »).
De l’accroissement des dépenses militaires à la montée en puissance
Ce changement d’échelle passe d’abord par les moyens, alors qu’une véritable révolution de l’industrie de défense est en cours au sein de l’Alliance.
Pour Mark Rutte, les Alliés européens et le Canada sont désormais bien positionnés pour égaliser le niveau de dépenses des Etats-Unis (« on a trajectory to equalise their defence spending with the United States »).
Il rappelle à cet égard l’engagement pris de consacrer 5 % du PIB à la défense et à la sécurité d’ici 2035 et le fait qu’en 2025, les Alliés européens et le Canada ont consacré près de 20 % de plus à la défense que l’année précédente.
Mark Rutte met en avant un chiffre – 258 milliards de dollars d’investissements supplémentaires sur les années 2025 et 2026 cumulées (« a quarter of a trillion dollars in extra investment ») -, mais souligne que l’enjeu de l’OTAN 3.0 ne se limite pas à dépenser davantage. Il consiste à transformer ces ressources supplémentaires en puissance militaire effective.
Les priorités capacitaires énumérées par Mark Rutte sont à cet égard significatives : frappe de précision dans la profondeur, défense aérienne et antimissile intégrée, drones et capacités de renseignement.
Cette montée en puissance militaire est indissociable de l’outil industriel (« Military might and industrial might go hand in hand. »).
L’Alliance doit donc parallèlement redynamiser sa base industrielle de défense et accroître la coopération en matière de défense entre l’Europe et l’Amérique du Nord.
Portée par l’innovation et les nouvelles capacités, la nouvelle révolution industrielle de défense en cours à travers l’Alliance est amenée à créer des emplois et à soutenir la croissance économique.
L’effort financier n’est donc que le premier volet d’une transformation beaucoup plus profonde : davantage de dépenses, mais aussi davantage de production, de capacités, de responsabilités opérationnelles et de responsabilités dans la structure de commandement.
Mark Rutte appelle de ses vœux un meilleur partage du fardeau (« better burden sharing ») et une transformation véritable de ce dernier (« real burden shifting »).
L’objectif final est une OTAN plus compétente, plus équilibrée et plus européenne (« more capable, rebalanced, more European »), capable de réduire certaines dépendances devenues excessives tout en consolidant durablement le partenariat transatlantique. Un cercle vertueux entre une Europe forte et une Alliance 3.0 renforcée (« Stronger Europe. Stronger NATO. NATO 3.0. »…
[1] Créée en 1958 pour contribuer au renforcement du lien transatlantique, la Ditchley Foundation réunit depuis plus de six décennies décideurs et experts autour des grands enjeux internationaux. Sa conférence annuelle, traditionnellement confiée à une personnalité de premier plan, constitue l’un des temps forts de cette réflexion stratégique ( https://www.ditchley.com/our-purpose/our-history).