Best OPS 2026 – Analyse – La première partie de cet article examinait la manière dont les cartels mexicains étendent leur emprise bien au-delà du seul narcotrafic, jusqu’à exercer une forme de souveraineté sur les territoires et les populations qu’ils contrôlent. Cette deuxième partie s’attache à caractériser les ressorts de ce modèle criminel hybride et à en mesurer la possible diffusion en France, à travers la comparaison avec la DZ Mafia.
II. Caractéristiques du modèle hybride des cartels mexicains
et comparaison avec la criminalité organisée en France
Notre époque est marquée par une fragilisation de l’ordre westphalien, sous l’effet notamment du retour des logiques impériales et de la montée en puissance d’organisations telles que l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) ou les BRICS+, qui entendent offrir des cadres alternatifs aux institutions dominées par les puissances occidentales. Dans un contexte où certaines grandes puissances n’hésitent plus à recourir à des stratégies d’intimidation[1], tandis que les principes démocratiques et la défense des droits humains perdent du terrain, les cartels trouvent quant à eux de nouveaux espaces pour étendre leur emprise.
Dans le contexte d’une transition politique post-guerre froide qui n’a pas permis de résorber les fragilités institutionnelles, économiques et sociales du pays, les cartels mexicains ont de fait progressivement investi, de manière systémique et systématique, les différentes dimensions de l’espace public mexicain. Ces derniers ont développé leur empreinte territoriale au cœur de véritables zones grises. Nous entendons par zone grise : « un espace, avec ou sans clôture, de dérégulation sociale, de nature politique ou socio-économique, dépendant d’un État souverain dont les institutions ne parviennent pas, par impuissance ou abandon, à y pénétrer pour affirmer leur domination, laquelle est assurée par des micro-pouvoirs alternatifs »[2].
De micro-pouvoirs alternatifs, les cartels sont peu à peu devenus des pouvoirs concurrents de celui de l’Etat. Générant de nouvelles formes de sociétés d’enfermement[3] et d’endoctrinement, les cartels mexicains, véritables « armées gangstérisées », ont développé un modèle criminel hybride, à la croisée de plusieurs formes d’organisation et modes d’action civils et militaires. Le tableau ci-dessous permet d’en identifier les principales caractéristiques.

Profitant de la confusion qu’ils entretiennent au sein des populations sous leur influence, les cartels créent des zones grises où s’estompent les frontières entre guerre, violence criminelle et action informationnelle. Ils peuvent ainsi combiner toute une gamme de modes d’action et transformer les territoires qu’ils contrôlent ou convoitent en espaces d’affrontement. L’effet final recherché est l’instauration d’une forme d’oligarchie criminelle, exerçant de facto une souveraineté post-étatique.
Certains cartels, comme le cartel de Sinaloa et le Cartel Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), ont aujourd’hui atteint un stade capacitaire avancé, lequel leur permet de rivaliser avec les moyens cinétiques déployés par l’état mexicain. Les cartels disposent aujourd’hui d’armes de guerre et recourent à des techniques empruntées à la guérilla et à l’insurrection. A ces modes d’action s’ajoutent la désinformation et l’emploi de moyens de plus en plus sophistiqués : dispositifs explosifs improvisés, moyens électromagnétiques permettant de traquer leurs victimes, ou encore drones utilisés à des fins de surveillance et d’attaques ciblées, notamment contre les forces armées mexicaines.
Comme le souligne un article de la Revue internationale de la Croix-Rouge consacré aux groupes criminels armés au Mexique et au Brésil et publié en 2022, « certains cartels et gangs opérant au Mexique et au Brésil ont atteint un niveau de violence tel qu’ils recourent désormais à des armements sophistiqués et à des modes d’action tactiques élaborés. Dans ces situations, ils constituent de fait des « réseaux criminels militarisés ». Au Mexique, les tactiques, techniques et procédures (TTP) employées par les cartels comprennent notamment les fusillades depuis des véhicules, les voitures piégées et l’emploi de grenades, les attaques armées, les enlèvements, les blocages (narcobloqueos), ainsi que les attaques visant policiers, journalistes, responsables politiques – maires et candidats aux élections -, juges et procureurs.
Ils conduisent également des opérations informationnelles, notamment par le biais des réseaux sociaux et des narcomantas – banderoles utilisées pour diffuser leurs messages -, mais aussi en mettant en scène les corps de leurs victimes ou en y apposant des signes destinés à transmettre un message à leurs adversaires, parallèlement à d’autres pratiques telles que les démembrements et les décapitations.
Ils recourent enfin au renseignement, notamment grâce à des guetteurs (halcones), ainsi qu’à des moyens de surveillance comprenant leurs propres réseaux de vidéosurveillance en circuit fermé (CCTV) et de radiocommunication, afin d’assurer le contrôle territorial en milieu urbain. »[4]
Capables de développer des stratégies indirectes, pouvant aller jusqu’au recours à des actes de terrorisme, les cartels constituent désormais un compétiteur interne de premier ordre pour l’État mexicain. En 2023, le taux d’homicide au Mexique s’élevait ainsi à environ vingt-cinq pour cent mille habitants. Ce chiffre, déjà dramatique, masque cependant de fortes disparités territoriales : dans certains États, comme le Michoacán ou le Guerrero, le niveau de violence dépasse celui observé dans certains pays en guerre[5].
Si le modèle hybride mexicain peut être considéré comme une forme mature de criminalité organisée, se rapprochant dangereusement des capacités d’action et de nuisance du Hezbollah libanais – véritable alma mater en la matière -, il convient désormais de se demander en quoi la criminalité organisée française issu du narcotrafic se rapproche des capacités précédemment décrites.
Le narcotrafic n’est pas nouveau en soi en France. Dans les années soixante-dix la ville de Marseille fut comme l’on s’en souvient la capitale d’un réseau baptisée la French Connection, qui n’avait rien à envier aux groupes mafieux qui défraient régulièrement la chronique aujourd’hui. Reste que les chiffres actuels associés au trafic de drogue ont de quoi interpeller. Ainsi en 2024, les autorités ont saisi près de quarante-sept tonnes de cocaïne sur le territoire national, un record qui illustre l’augmentation des flux entrants de cette drogue en France. Par ailleurs, cent-dix personnes ont trouvé la mort et trois-cent-quarante et une ont été blessées dans des violences liés au narcotrafic en 2024[6].
Un groupe criminel s’impose aujourd’hui dans le paysage du narcotrafic en France : la Dzaïr mafia ou DZ Mafia. Son appellation renvoie à « Dzair » (ou « Dzayer »), nom arabe d’Alger et, par extension, de l’Algérie – « DZ » étant également le code international associé au pays.
Cette organisation inquiète d’autant plus qu’elle semble s’inspirer en maints points des pratiques et processus criminels mis en œuvre par les cartels mexicains. De l’avis de Jean-Baptiste Perrier, professeur de droit privé et de sciences criminelles à l’université d’Aix-Marseille, « la DZ Mafia semble plus proche de ce qu’on a pu connaître en Amérique du Sud avec les cartels, ils essaient de diversifier leurs activités, proposent de faire des règlements de comptes sur commande, développent des activités internationales. Ils essaient aussi d’utiliser leurs codes, de se mettre en scène, ils annoncent des accords avec la Ndrangheta en Italie, c’est du marketing. Ce qui explique la sauvagerie de certains actes, c’est qu’il y a une sorte de phénomène de mode, de surenchère sur les réseaux sociaux[7] ».
La comparaison avec le modèle mexicain permet de mieux mesurer le degré d’hybridation atteint par la DZ Mafia. Ce second tableau reprend les critères précédemment appliqués aux cartels mexicains et les confronte aux pratiques observées en France. Les caractéristiques communes aux deux modèles apparaissent en rouge, faisant ainsi ressortir d’un coup d’œil les convergences, mais aussi les différences qui subsistent.

La comparaison des deux tableaux fait apparaître un écart significatif entre les capacités des cartels mexicains et celles de la DZ Mafia, tant par les moyens mobilisables que par le degré d’apprentissage organisationnel atteint. Si la DZ Mafia présente déjà la plupart des caractéristiques relevant du banditisme et de la criminalité organisée, elle ne dispose encore que de capacités limitées dans les registres de conflictualité propres aux forces conventionnelles ou irrégulières. Les cartels mexicains ont, à l’inverse, largement investi ces registres, atteignant ainsi un degré d’hybridation nettement supérieur.
De même, la dimension idéologique existe, mais dans des proportions qui restent aujourd’hui celles de la petite délinquance. Il ne faut cependant pas pour autant banaliser la puissance de pénétration et l’influence de certains vecteurs de projection identitaires. L’ouvrage coécrit par Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine met ainsi en lumière les liens troubles qui peuvent exister entre l’industrie du rap français et les réseaux criminels du narcotrafic[8].
De même, le rapport à l’asservissement des populations et la lutte pour la souveraineté exercée sur un territoire est un point de différence majeur entre les cartels mexicains et la DZ Mafia. Cette dernière a tout intérêt à voir prospérer des zones de non-droit, mais n’a pas les moyens de contester durablement la souveraineté exercée par l’Etat dans les territoires où elle s’implante.
Il y a une différence fondamentale par rapport aux cartels qui possèdent leurs propres Sicarios (tueurs à gages) et font vivre de manière permanente des « soldats » voués à leurs causes. Là encore, on peut supposer qu’il ne s’agit là que d’une question de manque de moyens et de capacités, limitant par nature la comparaison entre ces deux types d’organisations criminelles.
N’étant pas encore dans une logique de production, la DZ Mafia ne cherche pas à exercer son emprise sur des territoires de grande superficie. Elle privilégie plutôt une forme d’ubérisation des pratiques criminelles, qu’il s’agisse du recrutement de tueurs à gages, de revendeurs ou de guetteurs. La différence est importante avec les cartels mexicains, qui disposent de leurs propres tueurs à gages ou « sicarios » et entretiennent de manière permanente des « soldats » a voués à leurs causes. Là encore, cet écart semble tenir moins à la nature des deux organisations qu’à leur différence d’échelle, de moyens et de maturité organisationnelle, ce qui invite aussi à poser des limites à la comparaison.
Reste que cette différence d’ordre de grandeur ne doit en rien conduire à banaliser la dangerosité d’une organisation criminelle comme la DZ Mafia. Son évolution témoigne de la puissance de pénétration du « modèle » criminel hybride qu’incarnent aujourd’hui les narcotrafiquants mexicains.
Notes :
[1] Frédéric Charillon, Géopolitique de l’intimidation, Seuls face à la guerre ?, Odile Jacob, 2025.
[2] Gaïdz Minassian, Zones grises : quand les Etats perdent le contrôle, CNRS Editions, 2018.
[3] Sur les mécanismes disciplinaires et les institutions d’enfermement, voir notamment Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.
[4] Traduction de : “Some of the cartels and gangs (CAGs) operating in Mexico and Brazil have reached a level of violent activity where they utilize sophisticated weapons and tactical operations. In these cases, they are effectively “militarised criminal networks”. The TTPs used by the cartels in Mexico, for example, include driveby shootings, car bombs and grenades, armed assaults, kidnapping, blockades (narcobloqueos), and attacks on police, journalists, political figures (mayors and electoral candidates), judges and prosecutors. They also employ information operations (including the use of social media and narcomantas or banners to spread their message) and corpse-messaging or displaying symbols on the bodies of their rivals (along with other forms of dismemberment and beheadings). They also use intelligence, including look-outs or halcones, and surveillanceincluding video surveillance with their own closed-circuit television (CCTV) and radio networks for urban territorial control.” Cité dans : International Review of the Red Cross, « Crime Wars: Operational Perspectives on Criminal Armed Groups in Mexico and Brazil », vol. 104, n° 923, Cambridge University Press / Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 2022 >>> https://international-review.icrc.org/sites/default/files/reviews-pdf/2023-06/crime-wars-operational-perspectives-923.pdf
[5] L’INEGI, équivalent mexicain de notre INSEE, donne le chiffre exact de 24,0 homicides pour 100 000 habitants en 2023, avec un écart territorial très net : 48 pour 100 000 dans le Guerrero et 38 dans le Michoacán, contre 24 au niveau national >>> Instituto Nacional de Estadística y Geografía (INEGI), Defunciones por homicidio 2023. Nota técnica, 1er août 2024, https://www.inegi.org.mx/contenidos/programas/edr/doc/defunciones_homicidio_2023_nota_tecnica.pdf
[6] https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20250206-narcotrafic-110-morts-et-explosion-des-saisies-de-coca%C3%AFne-en-france-en-2024
[7] Tel que cité dans >>> https://www.brut.media/fr/articles/la-dz-mafia-groupe-criminel-le-plus-dangereux-du-siecle-selon-un-criminologue
NDLR : La Ndrangheta est une organisation mafieuse originaire de Calabre, dans le sud de l’Italie, aujourd’hui considérée comme l’un des acteurs majeurs du trafic international de cocaïne en Europe.
[8] Paul Deutschmann, Simon Piel, Joan Tilouine, L’Empire : enquête au coeur du rap français, Flammarion, 2025.
Photo : L’emploi de drones à des fins de surveillance, de transport de stupéfiants ou d’attaque illustre la militarisation croissante des modes d’action de certains cartels mexicains : ici, un exemple de drone armé © Angelo, Shutterstock, 2026