Point de situation – Cette brève prend comme point de départ une récente note du Congressional Research Service (CRS) en la complétant avec d’autres sources, afin d’apporter quelques éléments de réflexion sur certains enseignements opérationnels et capacitaires qui émergent de l’opération Epic Fury (OEF).
Dans une note publiée le 5 octobre 2026 (série « CRS Insight »), le Congressional Research Service (CRS) a en effet pratiquement doublé son estimation du nombre d’aéronefs – pilotés et non pilotés – américains perdus ou endommagés depuis le début de l’opération Epic Fury contre l’Iran, initiée le 28 février 2026 : 81 appareils sont désormais recensés, contre 42 dans une première évaluation publiée en mai.
Au-delà du chiffre brut, cette nouvelle comptabilité met surtout en évidence la diversité des causes de pertes : action ennemie, tirs fratricides, incidents ou défaillances techniques, mais également destruction volontaire d’appareils ne pouvant être récupérés.
Elle donne ainsi un aperçu du retour d’expérience (RETEX) potentiel – et de sa complexité – que ces pertes supposent tant pour le Pentagone que pour le Congrès, avec en particulier trois axes :
- La problématique de la vulnérabilité des bases aériennes et d’une stratégie de dispersion déjà bien engagée au sein des forces armées américaines.
- Le tuilage de générations différentes d’aéronefs avec la question de la vulnérabilité et du remplacement de capacités critiques reposant sur des flottes vieillissantes et disponibles en nombre limité (le rapport du CRS pose la question de l’adéquation des forces et alerte les parlementaires américains en ces termes : « Le Congrès pourrait évaluer si les pertes touchant certaines plateformes très sollicitées, vieillissantes et disponibles en nombre limité, telles que l’E-3 Sentry, créent des lacunes capacitaires ou accroissent les risques sur d’autres théâtres d’opérations. »[1])
- La capacité de la BITD à assurer une régénération suffisante en cas de dommages de guerre.
Dans cette mise à jour, le CRS recense donc 81 avions, hélicoptères et drones perdus ou endommagés au cours des opérations américaines contre l’Iran, en s’appuyant sur les informations publiques disponibles – communiqués du Pentagone et de l’US CENTCOM, presse et rapport de l’inspecteur général chargé de la coordination du contrôle de l’opération Epic Fury (Lead Inspector General) publié le 14 septembre – et en soulignant bien que le bilan reste susceptible d’être révisé, notamment en raison de la classification de certaines informations et des incertitudes d’attribution.
La note d’information précise de fait que certains des appareils comptabilisés comme endommagés ont par ailleurs déjà été remis en service.
L’évolution est néanmoins parlante, puisque le précédent décompte du CRS, publié en mai, faisait état de 42 aéronefs perdus ou endommagés, mais – précision importante -, une grande partie de l’augmentation provient des drones avec 45 MQ-9 Reaper désormais comptabilisés comme perdus au cours des opérations contre l’Iran, auxquels s’ajoutent trois MQ-1 abattus et un MQ-4C Triton perdu dans un accident. Le CRS ne précise toutefois pas les circonstances de chacune des 45 pertes de MQ-9.
Hors MQ-9, le décompte permet en revanche de distinguer plusieurs causes.
- Feu ennemi et attaques hostiles
Le feu ennemi est directement ou très vraisemblablement à l’origine d’au moins 23 appareils détruits ou endommagés. Figurent notamment dans cette catégorie un F-15E abattu au-dessus de l’Iran, un F-35A touché par des tirs iraniens, un A-10 abattu, un AH-64 Apache abattu au-dessus du détroit d’Ormuz, trois MQ-1 et un HH-60W endommagé par des tirs d’armes légères lors d’une opération de recherche et sauvetage.
- Vulnérabilité au sol
Mais un autre enseignement concerne surtout la vulnérabilité des appareils au sol. Les frappes iraniennes contre les bases de Prince Sultan en Arabie saoudite et de Muwaffaq Salti en Jordanie représentent à elles seules 15 appareils endommagés : cinq KC-135 et un E-3 Sentry en Arabie saoudite, puis huit F-15E et un A-10 en Jordanie. Les huit F-15E n’ont subi que des dommages légers et ont été remis en service. Cette concentration des dommages sur les bases constitue en elle-même un RETEX en matière de dispersion, de protection et de résilience des implantations aériennes. De fait, le rapport de l’inspecteur général élargit ce constat aux infrastructures : selon CENTCOM, les frappes iraniennes ont endommagé ou détruit des centaines de bâtiments et structures sur les bases américaines dans huit pays de la région. La protection des forces a conduit à déplacer personnels, matériels et capacités de stockage, à adapter le positionnement des moyens de défense aérienne et à évacuer rapidement les aéronefs des implantations menacées. La dispersion apparaît ainsi comme une réponse opérationnelle déjà mise à l’épreuve du conflit. - Tir fratricide
Le rapport fait également apparaître trois F-15E détruits par tir fratricide au-dessus du Koweït le 2 mars. Les appareils ont été abattus par erreur par un F/A-18 koweïtien alors que la zone était soumise simultanément à des attaques iraniennes par avions, missiles balistiques et drones. Les six membres d’équipage ont pu s’éjecter et être récupérés. - Accidents et incidents (causes non encore déterminées ou rendues publiques)
D’autres pertes ne sont en revanche attribuées ni au feu ennemi ni au friendly fire. Deux KC-135 sont ainsi entrés en collision le 12 mars : l’un s’est écrasé en Irak, causant la mort de ses six membres d’équipage, tandis que le second a effectué un atterrissage d’urgence. CENTCOM a explicitement indiqué que l’incident n’était dû ni à un tir hostile ni à un tir ami. Un MQ-4C Triton a également été perdu dans un accident dont la cause n’est pas précisée par le CRS, tandis qu’un MH-60 s’est écrasé au-dessus de la mer d’Arabie. - Destruction volontaire en opération
Enfin, six appareils ont été détruits volontairement par les forces américaines au cours d’opérations de récupération : deux MC-130J Commando II, immobilisés en Iran après une défaillance mécanique, et quatre AH-6 Little Bird. Les appareils ont été détruits afin d’éviter qu’ils ne tombent aux mains de l’adversaire après évacuation des personnels.

Au-delà du bilan comptable, le CRS attire donc l’attention du Congrès sur la capacité des forces américaines à absorber et régénérer ce niveau de pertes : coût de remplacement, disponibilité de flottes déjà contraintes, capacité de la base industrielle et conséquences éventuelles sur les autres théâtres d’opérations. Le rapport cite notamment le cas de l’E-3 Sentry, appareil vieillissant et disponible en nombre limité. Il pose également explicitement la question de savoir si ces pertes traduisent une évolution de la menace nécessitant d’adapter équipements, concepts d’opérations, tactiques et posture de déploiement.
De façon générale, le Congressional Budget Office (CBO) a, de son côté, évalué à 1,9 milliard de dollars le coût des pertes de matériels nécessitant une modification des plans de remplacement du Pentagone, voire à 3,3 milliards si celui-ci sollicitait des crédits supplémentaires pour l’ensemble des matériels perdus (parmi les pertes figure notamment un radar du système de défense antimissile THAAD détruit par l’Iran). Dans cette même étude, le CBO souligne par ailleurs que le coût de la guerre a lui aussi fortement augmenté. Evalué à près de 29 milliards de dollars par le Pentagone en mai, il aurait atteint environ 38 milliards de dollars au 1er août selon les dernières estimations du CBO.
Au-delà du nombre d’appareils touchés, l’enjeu pour le Pentagone est donc de relier protection des bases et stratégie de dispersion, disponibilité opérationnelle et capacité industrielle de remplacement, afin d’évaluer non seulement comment les forces américaines absorbent ces pertes, mais aussi quels enseignements se dessinent d’ores et déjà pour leurs engagements présents et futurs.
Note
[1] « Force sufficiency. Congress may assess whether losses in certain high-demand platforms that are aging and limited in number, such as the E-3 Sentry, create capability gaps or increase risk in other theaters », citation issue de: https://www.congress.gov/crs-product/IN12692, page 3.
Sources et références :
- Scanlon, Michael. « US aircraft lost or damaged in Iran war nearly doubles in latest congressional report ». Military Times, 7 octobre 2026 >>> https://www.militarytimes.com/news/your-military/2026/10/07/us-aircraft-lost-or-damaged-in-iran-war-nearly-doubles-in-latest-congressional-report/
- Dimascio, Jennifer et Gettinger, Daniel M. U.S. Aircraft Combat Losses in Operation Epic Fury: Considerations for Congress. Congressional Research Service, collection « CRS Insight », rapport no IN12692, version 5, mise à jour du 5 octobre 2026 >>> https://www.congress.gov/crs-product/IN12692 / (accessible en PDF : IN12692.5)
- Scanlon, Michael. « Congressional report tallies 42 US aircraft lost or damaged in Operation Epic Fury ». Defense News, 22 mai 2026 >>> https://www.defensenews.com/news/pentagon-congress/2026/05/22/congressional-report-tallies-42-us-aircraft-lost-or-damaged-in-operation-epic-fury/
- Lead Inspector General For Operation Epic Fury, Operation Epic Fury: Quarterly Report to the United States Congress, April 1, 2026–June 30, 2026. Rapport trimestriel au Congrès des États-Unis, septembre 2026, publié le 14 septembre 2026 >>> https://www.stateoig.gov/uploads/report/report_pdf_file/oef_q3_jun2026_final_508-secure.pdf / (accessible en PDF : OEF_Q3_JUN2026_FINAL_508 SECURE)
- Congressional Budget Office, Estimating the Cost of Combat Operations Against Iran. Lettre de Phillip L. Swagel, directeur du CBO, à Brendan F. Boyle, membre démocrate de rang le plus élevé de la commission du budget de la Chambre des représentants, 15 septembre 2026 >>> https://www.cbo.gov/system/files/2026-09/62756-Iran.pdf
Photo © avions embarqués sur l’USS Abraham Lincoln pendant OEF, US Navy, 3 mars 2026, telle que publiée dans le rapport de l’inspecteur général, ibid