Par le Lieutenant-colonel (ER) Michel Klen, auteur de Femmes de guerre (Ellipses) – Après les SOE ou « Special Operations Executives », cette seconde partie de notre série d’articles sur les femmes combattantes parachutistes met à l’honneur les IPSA ou Infirmières parachutistes secouristes de l’Air.
De la Croix-Rouge à la Seconde guerre mondiale
Ces secouristes venues du ciel ont apporté aux troupes au sol un soutien essentiel. Il faut remonter à 1934 pour trouver la genèse de leur formation : trois femmes, la marquise de Noailles, Françoise Schneider et Lilia de Vendeuvre créent au sein de la Croix-Rouge une section d’infirmières de l’air. Trois ans plus tard, ses membres prennent le nom d’infirmières pilotes secouristes de l’air, puis d’infirmières parachutistes secouristes de l’air (IPSA).
Durant la Seconde Guerre mondiale, elles sont surtout utilisées au sein du Groupement des moyens militaires du transport aérien (GMMTA) pour renforcer les équipages et les personnels dans les missions de transport aérien et d’évacuation sanitaire. En 1945, elles seront aussi chargées de missions de rapatriement vers la France de milliers de prisonniers et jeunes Français incorporés de force en Allemagne dans le service du travail obligatoire (STO).
De l’Indochine à l’Algérie
Mais c’est en Indochine que ces véritables samaritaines vont écrire leurs plus belles pages d’héroïsme. Infirmières, soignantes, convoyeuses de l’air, opératrices radio, ambulancières ont toutes accompagné le corps expéditionnaire français sur les théâtres d’opération. L’histoire a surtout retenu l’épopée des convoyeuses de l’air qui ont déployé des trésors d’audace et de sens pratique dans les actions d’évacuation sanitaire (EVASAN). La plus célèbre reste Geneviève de Galard qui a forgé sa légende dans l’enfer de Dien Bien Phu. Bloquée dans le camp de la cuvette maudite pendant les deux derniers mois des combats, celle que le monde entier a surnommé « l’ange de Dien Bien Phu » va soigner, dans des conditions épouvantables, des centaines de blessés français, dont la plupart étaient à l’antichambre de la mort.
Dans ce chapitre déchirant, il y a aussi les plieuses de parachutes, ces oubliées d’Indochine, une centaine de jeunes femmes volontaires, la plupart âgées de 20 à 22 ans, réparties sur les deux bases de Hanoi et Saïgon et qui ont accompli leur tâche dans des conditions de pénibilité extrême (chaleur, atmosphère de poussière et de talc, station debout constante, gestes répétitifs et exténuants). Pendant la bataille de Dien Bien Phu, elles ont travaillé jour et nuit, consommant à haute dose café fort et maxiton, un médicament utilisé comme puissant excitant des facultés intellectuelles. Quand ce n’était pas suffisant, elles recevaient une piqûre intraveineuse pour tenir.
Le témoignage poignant de l’une d’elles, Augusta Marot, nous incite au devoir de mémoire : « les paras nous attendaient en bout de table pour prendre leur parachute et s’équiper. Certains n’avaient jamais sauté, ce serait leur premier saut et peut-être le dernier. Quand Dien Bien Phu est tombée, nous avons toutes pleuré. »1 Beaucoup d’infirmières parachutistes, animées par la flamme de l’ardeur patriotique, ont accompli des missions humanitaires dans des situations périlleuses et un climat éprouvant dans les rizières indochinoises, puis, à partir de 1954, dans le djebel algérien. La plupart sont restées anonymes, d’autres ont été citées en raison de circonstances particulières, voire dramatiques, qui ont suscité l’intérêt des commentateurs. Parmi ces exemples de patriotes au féminin, il y a Jacqueline Domergue.
Cette infirmière du ciel rejoint le corps des IPSA en 1951. A ce titre, elle participe à la campagne d’Indochine, puis à l’expédition de de Suez en 1956. Sa passion du parachutisme pousse cette sportive accomplie à passer ses week-ends dans des para-clubs civils et à obtenir son brevet de moniteur après un stage au centre national de Biscarosse. Elle se lance même dans la compétition sportive et devient championne de France de précision d’atterrissage en 1955. Cette nouvelle posture lui permet d’encadrer le para-club d’Alger. A la même époque, « Jaïc », c’est le surnom de cette passionnée de la troisième dimension, passe son brevet de pilote. Son aventure mouvementée se termine tragiquement le 29 novembre 1957 à Arba en Algérie, où elle est tuée d’une balle en plein front lors d’une évacuation sanitaire en hélicoptère. Elle avait 33 ans.Titulaire de 3400 heures de vol, dont plus de 160 en 31 missions opérationnelles effectuées dans le cadre du maintien de l’ordre en Afrique du Nord, « Jaïc » recevra des obsèques nationales aux Invalides. Pour honorer la mémoire de cette héroïne parachutiste, plusieurs rues portent le nom de Jacqueline Domergue : à Quimper, Bron (dans la banlieue lyonnaise) et Paris (17e).
Du Liban à Serval
Le comportement exemplaire des infirmières parachutistes a conduit le haut commandement à créer en novembre 1981 le Détachement d’intervention parachutiste féminin (DIPF), la première unité en France constituée de parachutistes féminins. Formées en tant qu’aides- soignantes et détachées le plus souvent en renfort des infirmeries régimentaires des corps de la 11e division parachutiste (11e DP), en particulier le 3e RPima (régiment parachutiste d’infanterie de marine, Carcassonne), 6e RPima (Mont-de-Marsan), 8e RPima (Castres), 1er RCP (régiment de chasseurs parachutistes, Pau) et 9e RCP (Toulouse), les jeunes filles du DIPF étaient placées sous les ordres du capitaine féminin Torrès. Un contingent de cette unité féminine fut notamment envoyé au Liban en 1982 au sein de la FMSB (Force multinationale de sécurité à Beyrouth). Le général Roudeillac, à l’époque colonel chef de corps du 3e RPima, a rendu un hommage appuyé à ces infirmières au béret rouge « engagées dans une zone urbaine dévastée, en proie aux attaques terroristes répétées et au harcèlement de l’artillerie adverse déployée dans le Chouf »2. Pour des raisons financières, le DIPF cessera d’exister en tant qu’unité autonome et ses personnels seront répartis dans les diverses composantes du service de Santé de la 11e DP.
S’il existe encore beaucoup d’infirmières parachutistes dans les unités, en revanche il y a aujourd’hui peu de femmes affectées dans les formations de commandos parachutistes. Le caporal-chef Christelle Salabert-Catala est l’une d’elle. Son parcours mérite une attention particulière. En 2010, elle devient la première femme brevetée commando du Centre national d’entraînement commando (CNEC) après un stage à Montlouis et Collioure (Pyrénées orientales). Un an plus tard, cette engagée volontaire dans l’armée de l’Air parfait sa formation en obtenant le brevet « commando spécialisé » à l’issue du stage ATILA organisé à Dijon par les commandos de l’Air. Qualifiée auxiliaire médicale après une période d’instruction au camp de La Valbonne dans l’Ain, elle est affectée au CPA 20 (Commandos parachutistes de l’Air) à la base aérienne 102 de Dijon. Au sein de cette formation d’élite, elle participe à l’opération Serval au Mali en 2013. Les missions de son unité entrent dans le cadre de sa spécialité : assurer la sécurité des posés sensibles d’avions de transport, recherche de caches d’armes et d’explosifs, collecte du renseignement auprès de la population.
Nous laisserons la conclusion au général Patrick Collet qui a pris le commandement de la 11e Brigade parachutiste (11e BP restructurée en 11e BP en 1999) en août 2017. Lorsqu’il était chef de corps du 1er RCP (2005- 2007), le colonel Collet qu’il était à l’époque a effectué des opérations en Afrique, en Bosnie et en Afghanistan, où des jeunes femmes parachutistes ont été engagées. Le témoignage qu’il a livré au Casoar dans le numéro spécial consacré à la féminisation des armées (avril 2018) est révélateur du rôle particulier que peuvent jouer les filles au béret rouge dans notre armée :
« J’ai en tête l’image d’une jeune auxiliaire parachutiste en Afghanistan. Elle quittait le poste à pied, au sein d’une patrouille, seule femme que rien ne distinguait dans son treillis, sous le casque et le gilet pare-balles. Elle était consciente de risquer plus que les hommes, dans ce pays redoutable. Elle s’est révélée d’un courage admirable sous le feu. Nos filles (beaucoup sont des mères de famille, on l’oublie parfois), ont toute leur place chez les paras, comme ailleurs sous les armes. Je l’ai appris au fil du temps. »
Notes
1 Témoignage du Service historique de la défense rapporté par Marie-Danielle Demélas dans Parachutistes en Indochine (Ed. Vendémiaire)
2 Le Casoar, juillet 2018.
Photos: Louis Christiaens, secrétaire d’État aux forces armées de l’Air, remet la croix de chevalier à une infirmière pilote de l’armée de l’Air (IPSA) à Maison-Blanche. © ImagesDéfense ECPAD
Lire l’édition dans son intégralité >>> OPÉRATIONNELS SLDS 45 / ETE 2019