Par Olivier Azpitarte

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    Skiff de pirates somaliens 2010

    Skiff de pirates somaliens 2010





    04/07/11- Les intérêts vitaux des nations n’étant pas – pour l’instant – directement menacés par la piraterie, une tendance se dessine à l’heure actuelle : le recours à des sociétés militaires privées (SMP). Deux acteurs du secteur attestent de cette évolution : Jacques Kuhn, principal armateur de pêche français en Océan Indien en tant que Président Directeur Général de la Compagnie Française du Thon Océanique et Christian Dupont, de la Commission Européenne (Unité Sécurité Maritime). Rencontrés en marge du salon Safer Seas à Brest en mai 2011, ils ont dressé pour SLD un état des lieux sur cette question.

    SLD : Quelle est votre analyse de la menace ?

    Jacques Kuhn : Les chefs de guerre somaliens, nous les connaissons bien. C’est avec eux que nous négociions pour avoir des licences de pêche dans la zone économique exclusive du pays (entre 12 miles et 200 miles des côtes ndlr.). L’origine de la piraterie vient des chalutiers yéménites qui, à la fin des années 90, ont subi les premières attaques près des côtes somaliennes, dans les eaux territoriales (moins de 12 miles des côtes ndlr.). A l’époque, les rançons se négociaient en kilos de poissons. On en est aujourd’hui bien loin : la piraterie est devenue une véritable organisation. Pour ce qui est des navires de pêche européens, depuis 2003 nous n’achetons plus de licence pour la zone économique. Le premier des navires de pêche capturés, un espagnol, l’a été à 230 miles des côtes, c’est à dire dans les eaux internationales, comme pour toutes les attaques que nous avons subi. Cela n’a donc rien à voir avec la raréfaction en poisson dont se plaignent les pirates, ex-pêcheurs somaliens.


    SLD : Pouvez-vous revenir sur l’engagement des militaires français sous la forme d’équipes de protection embarquées (EPE) ?

    Jacques Kuhn : Nos bateaux sont des proies faciles, particulièrement vulnérables lorsque les sennes sont à l’eau : nous naviguons à faible allure et ne sommes par conséquent pas manoeuvrants (c’est à dire capables d’esquiver une attaque, ndlr.). En octobre 2009, la flotte de pêche franco-espagnole avait subi 8 à 10 attaques, un sommet en la matière. L’état français a pris une mesure temporaire et militaire : les équipes de protection embarquées (EPE), mises en place en juillet 2009. J’avoue que je suis admiratif de ces hommes : tout se passe très bien entre mes marins et eux. Ce sont pourtant cinq membre d’équipage supplémentaires, dans un espace confiné, ce qui n’est pas simple en soi.

    Et je constate que leur présence a bord est dissuasive : alors que les attaques se multiplient dans la zone, nous ne sommes quasiment plus visés (une attaque en un an ndlr.). Nos thoniers-senneurs-congélateurs sont désormais bien identifiés par les pirates comme des bateaux dangereux pour eux. Mais tout cela a un coût : Ils sont près de 100 fusiliers marins à notre charge, commandement et soutien compris. Nous les assumons de bout en bout : transport, nourriture, hébergement à Malé (aux Seychelles), salaires, et même armement.


    SLD : Le bilan des EPE est flatteur, pourquoi passer à une formule privée ?

    Jacques Kuhn : Notre productivité est affectée par l’obligation faite par les EPE de binômer nos bateaux : nous prospectons des zones plus restreintes et limitons nos capacités. Ces deux facteurs nous ont obligé à vendre deux de nos bateaux pour faire face : nous sommes aujourd’hui en limite économique.

    En outre, nous ne savons pas de quoi 2012 sera fait : la solution française des EPE est temporaire, car le contrat que nous avons avec l’Etat français prend fin en décembre 2011. Or le renouvellement n’est pas acquis. Nous constatons que la ressource en hommes de la marine nationale est limitée, et que les engagements de la France dans des opérations extérieures se multiplient (au large de la Lybie notamment ndlr). En cas de non renouvellement, nous sommes prêts pour notre part à passer à un système de sécurité privée, dans le sillage des espagnols. Mais il faudra pour cela que des décrets soient pris afin de l’autoriser.

    Le gouvernement espagnol a prouvé de son côté la validité d’une solution privée : le recours à des SMP, autorisé en 2009, s’est avéré aussi efficace à l’usage que les EPE françaises. Ces équipes privées sont composées d’israéliens, de sud-africains, d’anglais et de certains français, anciens commandos. Leur crédit était faible au début de l’expérience, mais ils sont en réalité tout aussi dissuasifs que des militaires français. »


    SLD : Comment vos interlocuteurs du monde maritime perçoivent-ils la menace des pirates somaliens ?

    Christian Dupont : Avec de plus en plus d’appréhension. Ils notent une nette tendance à la recrudescence des actes de violence durant la détention. On est bien loin de ce qui se pratiquait en 2008 : pendant la prise du Ponant, comme en a témoigné le commandant Marchesseau, une sorte de guide du pirate était punaisé dans le carré du bateau. Chaque fois qu’un membre d’équipage était maltraité, le pirate concerné était à l’amende suivant le barème établi. Aujourd’hui tout cela est du passé : les pirates utilisent couramment la menace sur les marins pendant les négociations (et la mise en oeuvre de ces menaces, notamment par des exécutions, ndlr





    Thonnier espagnol aux Seychelles, l'Albatun

    Thonnier espagnol aux Seychelles, l'Albatun








    SLD : Les armateurs sont-ils reconnaissants de l’appui des militaires ?

    Christian Dupont : Bien sûr mais ils sont aussi pragmatiques. L’engagement des forces navales a ses limites. La France par exemple a fait un effort important mais elle est confrontée à une réduction de ses budgets, et à une augmentation de ses opérations extérieures : on est donc de plus en plus dans le traitement au jour-le-jour. Or on sait que la situation va perdurer de nombreuses années. C’est pour cela que de plus en plus d’armateurs de navires de commerce, même si ce n’est pas encore le cas des armateurs sous pavillon français, procèdent à l’embarquement d’employés de SMP. Par ailleurs, des solutions au service des navires de commerce sont développées : caméras infra-rouge, canons à eau, fumées ou gaz lacrymogènes… Ce sont des équipements souvent d’origine militaire mais qui sont non létaux. Certaines solutions n’ayant pas fait leurs preuves sont écartées : les canons à son par exemple se sont déjà révélés inefficaces face à des pirates déterminés.


    SLD : Les armateurs français sont-ils prêts à engager des SMP ?

    Christian Dupont : Oui. Nombreux sont ceux qui envisagent de franchir le pas aujourd’hui alors même que l’été dernier encore ils s’annonçaient réticents. Ces armateurs ne vont pas communiquer sur le sujet, c’est clair: on est dans un monde de professionnels qui déjà communique très peu en temps normal. Mais certains tiennent en privé des propos énonçant des positions extrêmement dures en disant qu’il faut attaquer les navires et tuer les pirates. C’est tout à fait inacceptable, mais c’est malheureusement le discours ambiant. De mon point de vue, la solution des SMP comporte donc le risque réel d’encourager une escalade de la violence. Le problème de la responsabilité du capitaine se posera peut-être. Que se passera-t-il le jour où il y aura ouverture du feu et où un pirate sera blessé ou même tué ? Il y a un vrai problème juridique que les gens pour l’instant occultent parce qu’ils sont face à un risque important. Jusqu’à présent il suffit que les SMP tirent quelques balles pour que les pirates s’en aillent. Mais on n’est pas sûrs qu’avec la montée de la violence ça n’aille pas plus loin…


    Confirmant ces propos, Jack Lang, conseiller spécial de l’ONU sur les questions juridiques liées à la piraterie au large des côtes de la Somalie, s’est d’ailleurs déclaré lors d’une allocution à Brest au symposium Safer Seas de mai 2011 au sujet des sociétés militaires privées « favorable, à titre personnel ». Son rapport, publié en janvier dernier se focalise, lui, sur les solution à apporter à terre.


    Lien vers le rapport Jack Lang

    http://www.lemonde.fr//mmpub/edt/doc/20110125/1470108_d6cd_rapport%2520jack%2520lang%2520sur%2520piraterie%2520maritime_1_.pdf