Par Linda Verhaeghe – Lors d’un échange avec l’Association des journalistes de défense, le 9 mars 2026, le chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, le général d’armée aérienne Jérôme Bellanger, a dressé un tableau stratégique marqué par l’accélération des crises internationales et le retour au premier plan de la puissance aérospatiale.
Face à un environnement qu’il juge de plus en plus instable, le chef d’état-major estime que le monde est entré dans une « période de rupture ». « L’histoire s’accélère », a-t-il résumé, évoquant la multiplication des crises et l’intensification des rivalités stratégiques. Dans ce contexte, une constante demeure : le rôle central de la puissance aérienne et spatiale dans les conflits contemporains. « Sans supériorité aérienne, un conflit peut être perdu rapidement », a-t-il insisté.
RETEX des conflits du XXIème siècle : la centralité de la puissance aérienne
Plusieurs opérations récentes illustrent le rôle décisif de la maîtrise du ciel. Les frappes conduites contre l’Iran en 2025 dans le cadre de l’opération Midnight Hammer ont montré l’efficacité d’une puissance aérienne concentrée et coordonnée pour atteindre des objectifs stratégiques dans la profondeur. L’opération américaine Absolute Resolve, menée au Venezuela en janvier 2026, a également illustré l’emploi de frappes aériennes pour ouvrir une fenêtre d’accès dans un espace contesté.
Les tensions récurrentes entre l’Inde et le Pakistan rappellent par ailleurs l’importance de disposer d’une aviation de combat capable de neutraliser les défenses adverses et de contrôler l’espace aérien.
A l’inverse, la guerre entre la Russie et l’Ukraine met en évidence ce qui se produit lorsqu’aucun des belligérants ne parvient à établir une supériorité aérienne durable. Le conflit s’est transformé en une guerre d’attrition prolongée dominée par les combats terrestres, tout en voyant émerger de nouveaux modes d’action, notamment l’emploi massif de drones combiné à des frappes de missiles.
Défense aérienne et frappe dans la profondeur : maintenir la cohérence des capacités
Pour la France, ces conflits offrent plusieurs enseignements. La protection de l’arrière et des infrastructures critiques constitue désormais une priorité, notamment la défense des bases aériennes face à la prolifération des drones. Les capacités actuelles de neutralisation restent limitées et nécessitent le développement de nouveaux moyens combinant brouillage électronique et systèmes cinétiques. Des mesures de protection passive, comme l’installation de filets de protection, sont également à l’étude.
La dispersion des moyens apparaît également comme une nécessité croissante. Elle s’accompagne du développement d’une défense sol-air multicouches, allant de la lutte anti-drones à la défense de longue portée, notamment avec le système SAMP/T.
Dans le domaine de l’alerte avancée, la France doit également disposer de capacités de détection à très longue distance, à l’image des radars trans-horizon comme Nostradamus.
Sur le plan offensif, l’armée de l’Air et de l’Espace doit conserver sa capacité à frapper dans la profondeur, que ce soit dans le cadre des opérations conventionnelles ou de la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire. Le déni d’accès mis en place par certains adversaires n’est pas une fatalité et les forces aériennes travaillent au développement de nouveaux moyens destinés à pénétrer les défenses ennemies. L’évolution du Rafale F5 s’inscrit notamment dans cette logique.
Dans ce contexte stratégique en mutation rapide, le général Bellanger insiste sur la nécessité de maintenir une cohérence entre défense aérienne et capacité de frappe dans la profondeur afin de neutraliser les moyens d’action d’un adversaire potentiel.
L’espace et la très haute altitude : nouveaux domaines d’action
Au-delà de l’espace aérien classique, l’armée de l’Air et de l’Espace s’intéresse de plus en plus au domaine de la « très haute altitude » (THA), situé entre 20 et 100 kilomètres d’altitude.
Des essais ont récemment été menés pour intercepter des ballons à l’aide de missiles air-air. Parallèlement, des plateformes stratosphériques sont étudiées pour des missions d’observation et de communication, comme le ballon Éméria ou le projet Stratobus.
Plus largement, l’espace s’impose progressivement comme un théâtre opérationnel à part entière. La création du Commandement de l’espace s’inscrit dans cette évolution, tout comme certaines opérations conduites avec les États-Unis, consistant à faire évoluer des satellites en patrouille sur l’arc géostationnaire afin de surveiller ou dissuader l’activité de satellites adverses1.
Numérisation, IA, MCO… et masse : les défis à venir
Parallèlement à ces évolutions, l’armée de l’Air et de l’Espace poursuit sa transformation numérique afin de bâtir une organisation davantage centrée sur la donnée. L’objectif est de structurer la gouvernance de la donnée et de diffuser une véritable culture de la data au sein de l’institution.
L’intelligence artificielle trouve déjà des applications concrètes. Elle est par exemple utilisée sur le pod d’observation du Mirage 2000D afin d’accélérer le processus de ciblage sur les théâtres d’opérations. Elle intervient également dans certains outils de gestion des ressources humaines, comme le logiciel de mutation des sous-officiers Omega. À plus long terme, le développement d’architectures ouvertes doit permettre d’intégrer plus rapidement de nouvelles technologies dans les futurs systèmes d’armes.
Dans l’hypothèse d’un conflit majeur, deux défis immédiats se poseraient cependant : garantir la disponibilité des équipements et disposer de stocks suffisants de munitions.
Les ambitions de l’armée de l’Air et de l’Espace se heurtent en effet à un défi structurel : le maintien en condition opérationnelle des équipements. Assurer la disponibilité des appareils et disposer de stocks de munitions suffisants demeurent aujourd’hui des enjeux déterminants dans la perspective d’un conflit de haute intensité.
A plus long terme, l’enjeu sera d’adapter le format des forces à un environnement stratégique où la supériorité aérospatiale demeure, plus que jamais, un facteur décisif.
1 NDLR : il s’agit de l’opération dite de « rendez-vous et proximité » (RPO) conduite dans le cadre d’« Olympic Defender ». Première opération de rendez‑vous de proximité (RPO) franco‑américaine menée sur l’arc géostationnaire, elle fut conduite fin 2024 dans le cadre de la coopération entre le Commandement de l’espace français et l’US Space Command, et désormais rattachée à la force multinationale « Operation Olympic Defender ».La France a formellement rejoint la force multinationale MNF-OOD (Multinational Force – Operation Olympic Defender) en octobre 2024.
Pour en savoir plus sur ce sujet, voir par exemple :
- www.defense.gouv.fr/ema/actualites/succes-deuxieme-manoeuvre-orbitale-conjointe-menee-france-etats-unis
- www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion_def/l17cion_def2526010_compte-rendu.pdf
- www.opex360.com/2025/12/16/espace-la-france-et-les-etats-unis-ont-de-nouveau-effectue-des-manoeuvres-orbitales-conjointes-inedites/
- opexnews.fr/olympic-defender-exercice-satellites-orbite-geostationnaire/
- breakingdefense.com/2025/12/france-us-military-space-satellites-operation-olympic-defender/
Photo © Linda Verghaeghe, 9 mars 2026