Best OPS 2026 – Entretien avec le capitaine de vaisseau Thibault Lavernhe, commandant du Chevalier Paul
Depuis le 28 juin 2026, le capitaine de vaisseau Thibault Lavernhe commande la frégate de défense aérienne Chevalier Paul. Avant cette prise de commandement, il occupait depuis 2024 les fonctions d’officier de programme du porte-avions de nouvelle génération au sein de l’état-major de la Marine nationale. Entré à l’École navale en 2001 après un passage par le Prytanée national militaire de La Flèche, il s’est spécialisé dans le domaine « Missiles et Artillerie » avant de participer à la mission Jeanne d’Arc 2003-2004.
Ancien commandant en second des opérations à bord du porte-avions Charles de Gaulle en 2016, le CV Lavernhe a effectué l’essentiel de sa carrière à la mer sur patrouilleurs (La Glorieuse en Nouvelle-Calédonie, La Tapageuse à Tahiti – dont il a assuré le commandement -), frégates (Premier Maître l’Her) et destroyers de défense aérienne (Forbin, Chevalier Paul). Il a participé à plusieurs opérations telles qu’Enduring Freedom en 2007 et Harmattan en 2011, ainsi que divers déploiements durant la crise syrienne en 2013 ou encore Arromanches dans le Golfe persique et la Méditerranée en 2015 et 2016.

A l’heure où les tensions en mer se multiplient et où les technologies navales connaissent des bouleversements majeurs, une réflexion sur l’évolution des doctrines navales est en cours. Pour le capitaine de vaisseau Thibault Lavernhe, co-auteur avec le capitaine de frégate François-Olivier Corman, de l’ouvrage « Vaincre en mer au XXIe siècle – La tactique au cinquième âge du combat naval », paru en 2023 aux éditions Equateurs, si la dimension offensive n’a jamais disparu de la pensée navale, elle retrouve aujourd’hui une place centrale face aux transformations technologiques, tactiques et stratégiques des affrontements en mer.
La mer redevient un espace de rivalités stratégiques majeures. De la mer Noire au détroit de Bab-el-Mandeb, en passant par la mer de Chine méridionale, les affrontements navals et les tensions géopolitiques rappellent que les mers et océans demeurent au cœur de la puissance militaire et économique.
Dans ce contexte, les marines du monde entier repensent leurs doctrines, leurs procédés tactiques et leurs outils, face à l’irruption des drones, des systèmes autonomes et de la guerre informationnelle. Les innovations technologiques, notamment l’essor des systèmes autonomes, annoncent en effet une transformation radicale de la guerre navale, sans pour autant renverser les fondements de l’art naval.
Reprendre l’initiative face à la double hybridité du champ de bataille naval
Pour le capitaine de vaisseau Lavernhe, l’histoire récente de la guerre en mer peut se lire comme une succession d’âges technologiques. Il situe ainsi la guerre navale contemporaine dans un « cinquième âge » qui succède à l’ère de la voile, à celle du canon et de la torpille, puis de l’aéronavale et enfin du missile, et qui se caractérise par la robotique, la numérisation et l’autonomie des systèmes. Ces innovations ne bouleversent cependant pas les principes fondamentaux du combat naval et des principes classiques de la guerre navale, mais les amplifient, « l’affrontement en mer [étant] par nature rapide, destructeur et décisif ».
Avec la robotisation et la mise en réseau des capteurs et des armes, le tempo décisionnel se contracte, quand l’espace du combat s’étend. La confrontation peut désormais mobiliser simultanément les airs, la surface, les profondeurs, l’espace et le cyberespace. Certaines constantes se maintiennent cependant : l’importance de l’initiative, la nécessité d’engager l’adversaire en premier et le rôle central de l’attrition. Une fois l’avantage pris par un camp, l’équilibre bascule d’autant plus rapidement.
« Dans ce nouvel âge, les procédés tactiques sont bouleversés, qu’il s’agisse d’éclairage [ndlr : détection et de renseignement], d’engagement ou de décision, dans un contexte d’accélération de la fusion des milieux et des champs et de nivellement technologique. Cette recomposition présente de nombreuses opportunités pour le parti qui sera le plus créatif et qui saura tirer avantage des deux grandes hybridités qui marquent le champ de bataille naval : l’hybridité « manned versus unmanned » et l’hybridité « high tech versus low tech ».
Si la montée en puissance des drones navals et des systèmes autonomes nourrit parfois l’idée d’une automatisation totale du combat, l’officier de marine réfute de fait une telle vision et cite l’analyste américain Paul Scharre qui écrivait en 2016 : « Opposer l’humain à la machine est un faux problème : les meilleurs systèmes combineront l’intelligence humaine et l’intelligence machine au sein d’architectures cognitives hybrides, tirant parti des atouts de chacune. »[1]
L’avenir ne réside donc pas dans la substitution de la machine à l’homme, mais dans une approche globale, qui les combine. Les systèmes autonomes doivent avant tout libérer l’esprit humain des tâches répétitives ou saturantes afin de préserver sa capacité d’intuition et d’adaptation. Le combat naval restera donc un travail collectif associant marins et machines, alors que, la responsabilité demeurera humaine, « l’important étant que tous les maillons humains de la chaîne en aient conscience, pour ne jamais céder leur ultime part d’humanité aux machines ».
L’émergence de la robotique et de l’intelligence artificielle marque ainsi une nouvelle étape dans l’histoire de la guerre navale. Mais au-delà des innovations technologiques, les fondamentaux de la stratégie maritime se maintiennent : initiative, mobilité, combinaison des moyens et primauté du facteur humain. Dans ce cinquième âge de la guerre navale, la victoire appartiendra moins à ceux qui possèdent les technologies les plus avancées, qu’à ceux qui sauront les intégrer dans une doctrine cohérente, et les confier à des marins capables d’en faire un véritable instrument de puissance.
L’impératif de l’offensive
Neutraliser les menaces à la source
Les tensions actuelles en mer de Chine méridionale, en mer Noire, dans le golfe d’Aden ou encore dans le détroit d’Ormuz démontrent une autre constante de la stratégie maritime : la faiblesse d’une posture purement défensive. De l’avis du capitaine de vaisseau Lavernhe, « laisser l’initiative à l’adversaire est toujours un mauvais calcul en mer. (…) La théorie indique – et l’histoire enseigne – qu’en mer, une posture purement défensive est par nature déficiente. Il s’agit là d’une grande constante de l’affrontement dans les espaces dits fluides. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas toujours être en mesure de se défendre, prérequis pour garantir la sureté d’une opération navale ».
Si, pendant plusieurs décennies, les marines occidentales ont pu se permettre des postures prudentes, reposant sur leur supériorité technologique et leur rôle dans le maintien du statu quo international, cette situation est ainsi en train d’évoluer de plus en plus rapidement, tandis que la multiplication des risques – drones, missiles de croisière, missiles balistiques ou cyberattaques – rend par ailleurs la défense particulièrement coûteuse. Alors que la menace peut venir de toutes les directions et de tous les milieux – terre, airs, profondeurs, espace ou cyberespace -, l’escorte d’un navire civil dans certaines zones sensibles peut mobiliser plusieurs bâtiments de combat.
Ainsi que le rappelle le capitaine de vaisseau, « il suffit de voir le nombre de destroyers occidentaux nécessaires à l’escorte d’un bâtiment civil précieux dans le détroit de Bab-El-Mandeb face à une menace Houthie alliant drones aériens, drones de surface et missiles de croisière et balistiques. Il est donc important que les modes d’actions navals intègrent par conception une approche offensive, voire même agressive, dans le bon sens du terme, pour contraindre l’adversaire au plus tôt, à la source de sa « kill-chain », afin de ne pas avoir à en subir les effets. C’est ce qu’ont fait les Etats-Unis en mer Rouge, en 2023, en frappant avec leurs porte-avions les points de départ terrestres des drones Houthis, ou en neutralisant, dès le départ de l’opération Epic Fury en 2026, la flotte iranienne au cœur de ses bases navales ».
D’où la nécessité d’une approche plus offensive, visant à neutraliser les menaces à la source, avant même qu’elles ne puissent être employées, car le sommet de l’art dans ce domaine reste de « gagner la guerre avant la guerre », selon la vision stratégique du général Thierry Burkhard, ancien CEMA, en dissuadant l’adversaire de combattre.
Même si le terme de « déni d’accès » est souvent employé avec excès et qu’il semble plus juste de parler de « zones contestées », la mer reste un espace fondamentalement mobile et ouvert. Grâce à l’extension des systèmes de surveillance et des missiles basés à terre, certaines mers semi-fermées ou certains détroits deviennent cependant particulièrement dangereux pour les forces navales. Les tacticiens doivent donc apprendre à exploiter les caractéristiques physiques de l’environnement maritime, en particulier l’opacité du milieu sous-marin, pour créer des « bulles d’opacité » leur permettant de manœuvrer. Dans ce domaine, la robotique pourrait là encore offrir de nouveaux moyens d’action tout en limitant les risques pour les équipages.
La « liaison des armes » ou l’art de la manœuvre combinée
Malgré la révolution technologique en cours, l’histoire navale demeure riche d’enseignements, parmi lesquels figure la nécessité d’une doctrine solide, capable d’intégrer les innovations. Une nouvelle technologie, aussi prometteuse soit-elle, ne produira d’effets décisifs que si elle s’inscrit dans une organisation capable de l’exploiter pleinement.
A l’inverse, la fascination pour « l’arme miracle » est un piège récurrent. L’expérience récente de la guerre en Ukraine illustre d’ailleurs un phénomène bien connu : toute innovation finit tôt ou tard par rencontrer son « antidote ».
La supériorité résulte donc moins d’un système isolé que de la capacité à combiner les moyens, ce que l’amiral Raoul Castex (1878‑1968), théoricien français de la stratégie navale et auteur des « Théories stratégiques », conceptualise comme la « liaison des armes en mer », c’est‑à‑dire le fait que « l’efficacité des armes est multipliée par leur action solidaire »[2]. Les groupes aéronavals restent l’une des expressions les plus abouties de cette logique, combinant avions, bâtiments de surface et sous-marins, dans un système de combat intégré.
Pour le capitaine de vaisseau Lavernhe, la robotisation, la dronisation, l’autonomie et l’interpénétration croissante des milieux sont ainsi « autant de dynamiques qui doivent pousser nos organisations à évoluer, dès lors que cela est pertinent : c’est d’ailleurs la définition même de l’innovation, qui va au-delà de la simple adaptation en contraignant certains procédés tactiques à évoluer Dans le domaine de l’éclairage, la mise en réseau des senseurs et la fusion des milieux modifie profondément la géométrie des dispositifs navals et la manière de gérer les émissions électromagnétiques. La mise en œuvre de systèmes autonomes transforme les approches tactiques en matière de prise de risque et de gestion de la surprise. Il en va de même pour l’engagement, où le combat collaboratif provoque un découplage entre les senseurs et les effecteurs, qui influe sur la manœuvre d’une force navale. (…) les modalités de soutien mutuel entre unités sont par ailleurs également à revoir face à la perspective d’une menace saturante. Enfin, les besoins de protection des infrastructures sous-marines critiques (câbles) face à des menaces émergentes imposent une approche tactique renouvelée ».
Les évolutions technologiques soulèvent également des questions juridiques. Le cadre international actuel repose notamment sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui organise l’usage des espaces maritimes. Mais ce texte ne vise pas directement la conduite de la guerre en mer. Celle-ci est plutôt encadrée par le droit des conflits armés, notamment les Protocoles additionnels aux Conventions de Genève ou le Manuel de San Remo sur le droit international applicable aux conflits armés en mer. Pour l’officier de marine, si ces cadres restent globalement adaptés, l’enjeu principal concerne plutôt la manière dont les marines définissent leurs règles opérationnelles d’engagement (ROE également pour « Rules Of Engagement »). Les marines doivent ainsi repenser la manière dont elles cadrent l’emploi de la force en mer : « après des décennies de crises où l’emploi de la force était strictement encadré et perçu comme un échec, cette approche n’est plus adaptée à la guerre de haute intensité. Aujourd’hui, il est crucial de pouvoir prendre l’initiative tout en respectant les principes du droit des conflits armés – nécessité, proportionnalité, distinction, humanité -, qui légitimisent le recours à la force ».
Face à la montée en puissance de nouvelles marines, notamment en Asie, les forces occidentales doivent prendre garde à éviter deux pièges : d’une part, abandonner trop rapidement leurs outils traditionnels de puissance, tels les porte-avions ou les sous-marins nucléaires, et d’autre part, imiter systématiquement les modèles de leurs compétiteurs.
Le capitaine de vaisseau Thibault Lavernhe relève ainsi trois axes d’effort essentiels pour être prêts à affronter la guerre navale du XXIème siècle :
- la fusion M2MC (multi-milieux multi-champs ou MDO pour multi-domaines) : intégrer pleinement l’espace, le cyber et les opérations terrestres et aériennes dans la manœuvre navale ;
- la centralité de la donnée : concevoir des systèmes de combat capables d’exploiter massivement l’information, ce qui sera le cas du porte-avions de nouvelle génération ;
- l’investissement dans les marins : former des équipages capables de comprendre et de maîtriser des technologies de plus en plus complexes, avec ce paradoxe : l’ère des machines autonomes renforce encore davantage le caractère crucial du facteur humain.
Notes :
[1] La citation originelle est la suivante : « Humans versus machines is a false choice. The best systems will combine human and machine intelligence to create hybrid cognitive architectures that leverage the advantages of each. » Paul Scharre, Centaur Warfighting: The False Choice of Humans vs. Automation, Temple International & Comparative Law Journal, vol. 30, n°1, 2016.
[2] Raoul Castex, La liaison des armes sur mer, Paris, Economica, 1999, p. 73
Photo : déploiement en test du Smokers, drone naval de la Direction générale de l’armement (DGA), à bord de la frégate de défense aérienne Chevalier Paul, commandée depuis juin 2026 par le capitaine de vaisseau Thibault Lavernhe © Marine nationale, telle que publiée dans : Drones navals : la Marine nationale accélère sa « dronisation » avec de premières échéances dès 2027, ministère des Armées, 29 octobre 2026 >>> https://www.defense.gouv.fr/actualites/drones-navals-marine-nationale-accelere-sa-dronisation-premieres-echeances-2027