Par Romain Petit* – IV. Narcotrafics et Etats 

Pour mesurer l’importance et l’ampleur des dégâts que peut engendrer le narcotrafic l’étude de deux pays se révèle particulièrement éclairant : celle du Mexique et de l’Afghanistan.
Le Mexique est aujourd’hui ce que l’on peut nommer un état gangréné par le narcotrafic. L’ancien parti au pouvoir (le PRI- parti révolutionnaire institutionnel) ainsi que l’ancien président Pena Nieto ont été impliqués dans une série de scandales de corruption à très grande échelle dus au narcotrafic. Ces 12 dernières années, le narcotrafic a fait 240 000 morts et 40 000 disparus au Mexique. La violence engendrée par ces cartels qui font régner leur loi par la terreur et la corruption a fait plus de 35 964 tués en 2018 alors que l’on parlait déjà de 15 507 victimes en 2009.

A côté des 6 cartels principaux qui se partagent le narcotrafic depuis plus de deux décennies, des dizaines de gangs émergent suite notamment à l’arrestation de certains barons de la drogue dont le fameux El Chapo ou le chef du cartel paramilitaire de Los Zetas, cartel composé à la base par d’anciens membres des forces spéciales mexicaines ! On peut comparer le narcotrafic au Mexique à un cancer qui créerait des métastases sui generis. Le fait de décapiter un cartel de ses dirigeants générant une forme de balkanisation du trafic, qui de facto devient encore moins contrôlable car à la main de criminels plus nombreux qui se retrouvent à la tête de structures plus discrètes.

Equipés pour la plupart d’armement paramilitaires, les principaux cartels disputent aujourd’hui dans leurs zones d’influence le monopole de la force à l’Etat à l’instar de que ce firent des narcotrafiquants tel que Pablo Escobar en Colombie. La montée en puissance de ces cartels, la corruption qu’ils engendrent et la faillite de l’état de droit qu’ils promettent représentent non seulement un risque majeur pour la survie de l’Etat mexicain mais aussi une menace d’envergure pour les Etats-Unis d’Amérique, principale destination du narcotrafic andin. Autrefois intermédiaires des mafias colombiennes, les cartels mexicains opèrent désormais à leur compte et ont réussi à étendre leur influence néfaste au sein de plus de 2 500 villes américaines.

Face à des gangs dits de troisième génération, qui font usage d’une violence et d’une barbarie qui n’a rien à envier à celle employée par les groupes terroristes les plus actifs de la planète, l’Etat mexicain ne parvient pas à endiguer et encore moins à éradiquer le trafic de drogue. De facto, les narcotrafiquants mexicains étendent désormais leur zone d’influence et de collaboration au-delà de l’Atlantique, des connexions ayant été établies avec Cosa Nostra et la Camorra italiennes ainsi qu’avec certaines entités mafieuses et terroristes implantées en Afrique de l’ouest. Dans cette lutte de type contre insurrectionnelle, le Mexique peine à lutter contre les narcotrafiquants car non seulement ces derniers possèdent une force de frappe redoutable mais aussi parviennent-ils à corrompre et ceux parfois jusqu’au plus haut niveau les structures étatiques et leurs membres (gouvernement, douanes, police, armée).

L’Afghanistan, état failli et ravagé par plus de 40 années de guerre, représente à lui seul aujourd’hui les deux tiers de la superficie mondiale dédiée à la culture du pavot. L’ONUDC estime aujourd’hui que le trafic d’opium en Afghanistan pourrait représenter 30 % du PIB soit presque 7 milliards d’euros. L’économie afghane repose principalement sur l’agraire d’où l’opportunité d’expansion exceptionnelle que représente le pays pour le développement du narcotrafic.
Principaux producteurs d’opium au monde, les narcotrafiquants afghans sont soit des moudjahidines soit des officiels corrompus qui contrôlent les provinces du Helmand, de Kandahar et des Badghis qui furent des zones de rudes affrontements pour les troupes de l’OTAN (notamment les deux premières). Prospérant sur le sous-développement chronique dont souffre le pays, le trafic d’opium semble avoir un bel avenir devant lui en terre afghane faute d’alternatives économiques crédibles pour une population dont 40% vit sous le seuil de pauvreté et où plus d’un million d’enfants ne sont pas scolarisés. On estime aujourd’hui que le gouvernement ne contrôle effectivement que 55% de son territoire et les Talibans, qui ont combattu durant un temps le narcotrafic, vivent pour partie de ce dernier aujourd’hui. En effet, les zones de production et de transformation de l’opium sont en large partie des zones placées sous le contrôle des Talibans, ces derniers justifiant ce narcotrafic au nom de la guerre sainte menée contre les Occidentaux notamment comme ils apprirent à le faire à l’époque de la lutte contre les soviétiques autrefois…

Il n’est pas exagéré de dire que le narcotrafic contribue très clairement à la déstabilisation géopolitique de nombreux pays voire de zones géographiques entières comme c’est aujourd’hui le cas dans les caraïbes et dans la bande sahélo-saharienne. A côté des deux narcotrafics majeurs que sont ceux de la cocaïne et de l’opium émergent depuis quelques années celui des drogues de synthèse, très présente en Europe et en Chine, autre type de psychotrope qui, soyons en sûr, n’a pas fini de faire parler de lui et de ses ravages notamment chez les adolescents.
Ce fléau global qu’est le narcotrafic propose un modèle économique de substitution à des populations désœuvrées au sein de pays faillis ou extrêmement fragilisés, mais ce n’est qu’un leurre. De facto, le narcotrafic ne participe d’aucune reconstruction étatique ni d’aucun développement bénéfique pour les communautés dont il exploite et renforce, in fine, la misère avec la plus extrême violence. Lutter contre ce dernier constitue un enjeu majeur à la fois pour l’avenir de nos sociétés et, ne craignons pas de l’affirmer, de notre espèce.

Sources:
Alain Labrousse, Géopolitique des drogues, PUF
J.F Gayraud, Le monde des mafias, Odile Jacob
F. Tétard, Grand atlas 2020, Autrement
Sites Internet de l’ONUDC, de l’OGD, de l’OMS et de l’INPES

Voir aussi :
https://operationnels.com/2018/05/10/anatomie-des-conflits-contemporains-explosion-de-la-narco-insurrection-au-mexique-1-2/
https://operationnels.com/2018/05/13/anatomie-des-conflits-contemporains-explosion-de-la-narco-insurrection-au-mexique-2-2/

 

* Cet article, publié sur notre site en quatre parties, est issu de notre dernier numéro d’Opérationnels SLDS. Vous pouvez le télécharger dans son intégralité dans sa version magazine au travers du PDF suivant >>> ARTICLE ROMAIN PETIT HISTOIRE DES NARCOTRAFICS Operationnels SLDS # 50

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